Clérambard
Accueil Presse Presse web Espace Pro

WebtheatreClérambard, comique fou de Dieu
[...] cet été, le festival de Carqueiranne a reçu en résidence le Grenier de Babouchka, que dirige Jean-Philippe Daguerre, et lui a commandé deux spectacles : Le Cid de Corneille, que nous n’avons pu voir et doit être repris à Paris, et Clérambard de Marcel Aymé. Les Parisiens, qui voient les classiques donnés en matinées scolaires au théâtre Michel, et les habitués du off d’Avignon connaissent les mises en scène de Daguerre. C’est de la belle ouvrage, et le Cyrano de Bergerac, que sa troupe a créé il y a deux ans et donné à Avignon cet été, sera repris à la rentrée au Ranelagh. Daguerre, c’est toujours d’une santé formidable, grâce, en partie, au tempérament d’une rigueur dynamique du personnage et à la jeunesse passionnée de son équipe. Mais, face à Marcel Aymé, en plein air, sur un relief maritime et sous la menace du vent du large, le bon angle allait-il être trouvé ?

Clérambard est une fable malicieuse sur l’aristocratie, la religion, l’intolérance et donc sur la tolérance. Hector de Clérambard, noble ruiné, fait régner sa terreur sur sa famille (elle doit marcher au pas, tricoter et vendre des chandails) et sur les animaux qu’il tue par pur plaisir sadique. Mais il rencontre saint François d’Assise, du moins le croit-il, et, bouleversé par cette apparition, change totalement d’attitude. Il se met à imposer la sainteté à son entourage : il aime désormais les bêtes, veut marier son fils à une prostituée qui est, pour lui, une victime innocente et ferait bien partager à tous les siens les délices de la pauvreté et de la mendicité. Du côté de l’aristocratie, de la bourgeoisie désireuse de s’allier à la noblesse et de ceux qui pensent plus au plaisir qu’à Jésus-Christ, ça renâcle. Mais comment résister à Clérambard, fou de Dieu réversible ?
Des personnages drôles et tourmentés
Marcel Aymé se moque d’une société française qui a un peu disparu (le temps des prêtres en soutane, des aristos sans le sou et des prostituées bonnes filles : la pièce date de 1950) mais son texte n’a rien perdu en acuité quand il s’agit du débat de notre rapport avec les animaux et surtout des militantismes idéologiques que les fanatiques oublient de soumettre au double crible de la fantaisie et de la tendresse humaine. C’est dans cette perspective que l’interprète du rôle de Clérambard, Franck Desmedt, est particulièrement remarquable : ce n’est plus le vieil hobereau, tel que le jouait naguère Jean-Pierre Marielle, mais un jeune sectaire d’aujourd’hui, un Savonarole contemporain dont les excès glacent parfois le sang (sans que le pouvoir comique du personnage en soit altéré). Autour de ce Clérambard fort et jeune, chacun dessine un personnage différent, drôle mais tourmenté, prisonnier de ses pulsions ou de son rôle social. Antoine Guiraud fait du fils de Clérambard un homme presque inquiétant avec son diabolique appétit sexuel. Ghislaine Londez, en mère aristo, équilibre avec justesse l’exaltation et le conformisme quasi féodal des gens de la haute tombés bien bas. Flore Vannier-Moreau donne de la joliesse et du pittoresque à la figure de la putain, avec un subtil je ne sais quoi d’émotion. Grégoire Bourbier mijote un plaisant curé en uniforme comme on n’en a pas vu depuis Don Camillo. Annie Chaplin est une fort cocasse douairière en fauteuil roulant. Laurence Pollet-Villard et Romain Lagarde saisissent avec beaucoup d’art les travers de la bourgeoisie peu pensante. Hervé Haine se démultiplie en plusieurs individus fugitifs et en musicien-compositeur dont les partitions ont de l’âme et de la gaieté.

Oui, l’angle est trouvé. Les angles plutôt car la comédie de Marcel Aymé, farceuse et sinueuse, n’avance guère en ligne droite. Jean-Philippe Daguerre en a sculpté les épaisseurs et les surfaces, le tableau social et la bouffonnerie, les effets de surprise et les évidences. Le spectacle trouve aussi, ce qui manque souvent quand on monte Marcel Aymé, cette résonance de conte pour grands enfants. C’est trop immoral pour être un conte « du chat perché » mais il y a là aussi un climat de fable que Daguerre et ses interprètes dégagent élégamment, faisant ainsi percher le vaudeville là où la fantaisie pratique ses plus beaux coloriages.
Gilles Costaz, WebTheatre.fr, août 2015


Reg'ArtsJean-Philippe Daguerre aime les classiques, les beaux textes. On se souvient de ses adaptations de Cyrano qui passe actuellement au Ranelagh, du Malade imaginaire, des Fourberies de Scapin, de La Flûte enchantée, de L’Avare, des Précieuses ridicules et de La Belle Vie de Jean Anouilh qui n’est pas sans présenter de belles analogies avec ce Clérambard.
Peinture là aussi d’une certaine société, on retrouve chez Marcel Aymé comme chez Jean Anouilh derrière le comique des situations et des personnages une ironie mordante et incisive.
Car, caché derrière ses lunettes noires, l’écrivain n’avait de cesse de dénoncer les travers de l’homme et de la société, que ce soit l’hypocrisie, l'avidité, la violence, l'injustice, le mépris, par l’arme imparable de l’humour, s’en prenant aux magistrats comme dans La tête de l’autre ou à la religion comme ici dans Clérambard. Avec un humour toujours mâtiné d’un fantastique irrévérencieux.
Et c’est tout le talent de Jean-Philippe Daguerre de restituer le réalisme des situations et des personnages associés habilement à l’inattendu et au merveilleux créant ainsi un irrésistible effet comique.
Misant comme toujours sur le nombre et la qualité des interprètes, la beauté et le réalisme des costumes en se contentant d’un minimum de décors qui laisse s’envoler l’imagination des spectateurs, il nous propose une fois de plus un spectacle d’une qualité rare, parvenant toujours à respecter le sens de l’œuvre tout en ajoutant sa patte.
Un pur régal dû également aux comédiens, irrésistibles avec en tête un Franck Desmedt en comte de Clérambard haut en couleurs, excessif aussi bien dans la méchanceté que dans sa soudaine conversion religieuse et Grégoire Bourbier, un curé d’anthologie qui a déclenché les rires à chaque apparition ! Et tout le reste de la troupe bien entendu, tous impeccables, tenant parfaitement leurs rôles avec une justesse remarquable dans l’outrance.
Un spectacle remarquable de bout en bout, qui amuse tout en balayant conventions et faux semblants avec une belle allégresse.
Et qui fait attendre avec impatience les prochaines créations à venir : un nouveau Bourgeois gentilhomme et un Cid qui paraît-il réserve bien des surprises.
Nicole Bourbon, Reg'Arts.org, 29 septembre 2015


FroggysParmi les nombreuses pièces de Marcel Aymé, "Clérambard" semble la seule à être régulièrement jouée. C'est peut-être injuste car "La tête des autres", par exemple, aux échos plus "modernes", mériterait d'être relue ou revue.
Comme dans ses contes, Marcel Aymé part d'une réalité triviale, de personnages médiocres ou méchants qu'il confronte à un événement "fantastique" ou transcendant qui change leur vie et les change de condition. Dans "Le passe-murailles", un homme ordinaire découvre un don extraordinaire.
Dans "Clérambard", un hobereau ruiné et antipathique, tyrannisant sa famille et ses proches, est saisi par la grâce, en l'occurrence, il pense que Saint-François a ressuscité le chien du curé qu'il avait tué.
Pièce clairement en deux parties, "Clérambard" est, comme toujours chez Aymé, un réquisitoire misanthrope. Il faut vraiment une apparition, un miracle, pour que l'homme applique le "aimez-vous les uns les autres" chrétien.
Dans son adaptation limpide, Jean-Philippe Daguerre a pris des options simples et tranchées : d'abord, il a réduit la voilure de la pièce de Marcel Aymé, puis, il n'a pas "matérialisé" les effets "merveilleux" comme les apparitions de Saint-François d'Assise.
Pour lui, le fantastique est "off", les personnages le voient mais pas les spectateurs. On pourrait imaginer qu'il est une illusion et que le comte de Clérambard a une telle puissance de conviction qu'il fait partager sa vision ou son délire à son entourage.
En élaguant la pièce, Jean-Philippe Daguerre la déséquilibre au profit de la seconde partie. Tout le début, dans lequel Clérambard tyrannise sa famille, perd en saveur et n'est là que pour expliquer sa conversion.
Dès lors, la beauté du texte éclate. Les scènes entre le comte (Franck Desmedt) et la Langouste (Flore Vannier-Moreau), la prostituée qu'il veut faire épouser à son fils (Antoine Guiraud), montrent que Marcel Aymé est un styliste incomparable.
Le christianisme farouche de Clérambard fait de lui un personnage digne de Bernanos et Franck Desmedt emporte tout sur son passage, partenaires comme spectateurs. La tâche est peut-être inutilement facilitée parce qu'il est entouré de bons acteurs poussant leurs personnages vers la caricature.
Le curé (Grégoire Bourbier), comme le docteur (Hervé Haine) et les Galuchon (Romain Lagarde et Séverine Delbosse) ainsi que Madame de Léré (Isabelle de Botton), la belle-mère de Clérambard, semblent sortis d'un vaudeville, alors que "Clérambard" est une satire très osée.
Reste la comtesse de Clérambard, qui à l'instar de la Langouste, sait parfaitement rentrer dans le jeu de son mari et que Guilaine Londez interprète avec une rare intelligence.
Efficace, terminant sur les chapeaux de roue, cette version de Clérambard a l'avantage de rappeler à tous que Marcel Aymé est un des écrivains majeurs. […]
Philippe Person, Froggy's delight, novembre 2017


CultureTops4 coeurs Le comte de Clérambard, aristo coïncé et personnage particulièrement odieux et sadique, tient toute sa famille sous sa férule et l'oblige à tricoter toute la journée pour régler ses dettes abyssales. Leurs repas sont constitués principalement de chats et de chiens du voisinage qu'il occit sans vergogne. Jusqu'au jour où il a une apparition de Saint François d'Assise qui le fait virer à 180 degrés : il devient tout amour, veut donner le peu d'argent qu'il a aux pauvres, décide de marier son fils à une "fille publique", au grand dam de son épouse, veut vivre dans une roulotte, bref le grand chambardement. Vive la foi, vive la rédemption !
Le texte de Marcel Aymé, intemporel, n'a pas pris une ride et, au-delà des expressions aux tournures anciennes, reste formidablement moderne ;
La vivacité du propos et les quiproquos en cascade (ah, la séance chez la Langouste, hilarante...) en font un formidable comique de boulevard extrêmement réussi ;
Le jeu des acteurs, bien dans leurs rôles et dans leurs textes, accentuent le talent d'écriture de Marcel Aymé. Mention spéciale à Isabelle de Botton, qui a commencé au Théâtre de Bouvard où elle excellait en trio avec Mimi Mathy et Michèle Bernier et qui a conservé de cette époque toute sa verve gouailleuse ;
La mise en scène dépouillée, qui contraste avec les mises en scène de l'époque, plutôt surchargées, et contribue à mettre en avant le langage ;
Enfin, le théâtre lui-même, remis à neuf, intimiste comme tous ces petits théâtres d'une vingtaine de rangées, où la proximité avec les acteurs nous permet d'en apprécier la virtuosité.
En deux mots, cette pièce de Marcel Aymé, représentée pour la première fois en 1950, reste étonnamment d'actualité avec ses personnages en quête de repères, tant sociaux que religieux. Marcel Aymé en profite, avec une solide dose d'humour, pour égratigner au passage les conventions surannées et les préjugés de l'époque.
Anne-Marie Joire-Noulens, Culture Tops, 29 nov . 2017


LaRevueduspectacleUne partition pour acteurs joliment réalisée : la pièce de Marcel Aymé dans tout son lustre
Il est vrai qu'il y a un aspect suranné dans cette pièce. Ne serait-ce que la distribution de rôles et la situation : une ville de province, un aristocrate, un curé, une prostituée, un fils retardé sexuellement, l'apparition d'un saint, une famille de commerçants enrichis, avides de dorer le nom de leur famille en payant par dot le droit de porter le nom de comte de Clérambard.
Cela transpire la France de l'ancien temps, celle qui rayonne entre la fin du XIXe siècle jusqu'aux années soixante. La première représentation de la pièce eut lieu en 1950 : enterrement de première classe d'une société en voie d'extinction.
Mais il y a aussi du visionnaire. Marcel Aymé n'est pas un nostalgique. Il s'inscrit dans la réalité de son époque. Il est un caricaturiste de la nature humaine qui, fatalement, s'inspire des mouvements de son contemporain pour trouver ses trames. Sous un humour volontairement démesuré, Clérambard est une belle diatribe à l'encontre des fanatiques.
L'histoire en deux mots : le Comte de Clérambard, ruiné, force sa famille (mère, femme et enfant) à tricoter des pulls et manger du chien et du chat (qu'il tue avec délectation) pour conserver le lustre de son nom, c'est-à-dire le château en ruine dans lequel ils survivent, à bout. L'apparition soudaine de Saint François d'Assise (défenseur des animaux) le fait basculer dans l'excès inverse : il se dépouille de tout et force une nouvelle fois sa famille à vivre de la mendicité sur les routes… Bref, rien ne change à leur quotidien. À cela vient s'ajouter une série d'anecdotes qui font vivre la pièce.
Marcel Aymé semble largement élève de Molière, se basant sur la peinture de traits de caractère pour soutenir ses pièces. Et bien sûr avec l'art de tourner ces travers en caricatures fines, et méchantes.
Avec un plaisir non dissimulé à mélanger les classes sociales, leurs langages, leurs vertus et leurs bêtises propres sans prendre parti. Observer les collisions entre les humains semble sa passion. Et quelquefois des étincelles de vérité en jaillissent – le film "La traversée de Paris", avec Bourvil et Gabin, est tiré d'une de ses nouvelles.
Dans sa mise en scène, Jean-Philippe Daguerre ne cherche pas à moderniser quoi que ce soit, à part peut-être dans le fait d'avoir choisi des décors suggérés plutôt que d'alourdir le plateau avec des murs réalistes : meubles, accessoires et lumières suffisent à se transporter dans la France provinciale engoncée des années cinquante. Les personnages en sortent renforcés d'illusions plus que de réalité.
Mais il a surtout fait le pari de la performante création des personnages et du rythme intense. Une excellente distribution dont on partage le plaisir de jouer ces personnages excessifs, caricaturaux mais humains. Tous jouisseurs du verbe, de la situation cocasse et de la bêtise humaine. Il faudrait les citer tous, car tous sont vrais dans leurs rôles, tous reconnaissables mais originaux. Un coup de cœur pourtant pour Flore Vannier-Moreau qui incarne entre autres la prostituée La Langouste et sa gouaille pure et émouvante.
Et pour Franck Desmedt également qui développe ici une énergie et un dynamisme fascinant dans le rôle du comte. Tous, et c'est là toute la force de la comédie, sont extrêmement justes et parviennent à réduire par leur jeu les quelques langueurs du texte de Marcel Aymé.
La morale ? Un extrémisme en vaut un autre : ils sèment partout, autour d'eux, l'absence de bonheur, de joie et d'amour de la vie.
Bruno Fougniès, La Revue du spectacle, 27 novembre 2017