Les Vœux du cœur
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Note d'intention

Il n’y a « théâtre » pour moi que lorsqu’un texte me passionne, me questionne, me trouble, et ne cesse de nous montrer l’être humain aux prises avec les tourments de sa conscience. Et bien souvent, si les tourments de nos cœurs et ceux de notre conscience se rejoignent, le monde que nous nous sommes construit, avec nos certitudes et nos convictions, devient un fardeau pour l’homme ou la femme trop fragile que nous sommes finalement, bien au-delà de nos prises de position idéologiques, religieuses, philosophiques. C’est pour moi à cet endroit que se trouve la toute dernière pièce du célèbre Bill C. Davis Les Vœux du cœur, en anglais « Avows », carrefour symbolique entre « vœux » et « aveux ».

Nous savons l’auteur passionné par la question religieuse, et plus spécialement par la nécessité d’une religion adaptée au monde moderne. Dans son magnifique Affrontement, il donnait déjà à réagir sur l’Eglise traditionnaliste, confrontée à une Eglise d’aujourd’hui réellement préoccupée par l’homme et son fonctionnement. Dans Les Vœux du Cœur, l’auteur s’attaque cette fois-ci aux ultimes grandes résistances de l’Eglise catholique : la non-reconnaissance de l’homosexualité par le Vatican... Et plus spécifiquement, il donne à réfléchir de façon lancinante à la notion de chasteté. Même si aujourd’hui le Pape François est capable de dire « qui suis-je pour juger les homosexuels ? », c’est une Eglise hautement traditionnaliste qui l’emporte quand elle dit : « nous ne pouvons nier qu’il y a parmi nos plus fervents catholiques des homosexuels. Mais nous ne pouvons admettre les « actes » homosexuels »...

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Nous voici donc au cœur de la pièce : Brian et Tom, (Julien Alluguette et Davy Sardou), homosexuels et catholiques fervents, ressentent comme une nécessité que leur couple soit reconnu, admis, validé par leur religion. Ils vont donc trouver le Père Raymond (Bruno Madinier), prêtre progressiste et moderne, star de la paroisse, qui, malgré son soutien, se rallie à la position du Vatican, à savoir : deux personnes du même sexe ont le droit de s’aimer, mais la chasteté reste la seule option possible.

Bouleversés par cette exclusion d’un acte qu’ils considèrent comme le seul acte d’amour possible, les deux garçons vont réagir différemment à ce qui leur apparaît d’une immense violence : Brian s’enfonce dans la colère et lutte avec sa sœur (Julie Debazac) pour pousser le prêtre dans ses retranchements ; tandis que Tom, terrassé par un besoin de pureté, traverse une crise d’identité qui l’éloigne de son compagnon. C’est grâce à la sœur de Brian, Irene, virulente dénonciatrice de toutes les religions, que le Père Raymond va s’enfoncer à son tour dans ses propres doutes, rechercher le sens de son « obéissance », et comprendre, en redécouvrant le désir, que l’homme est bien plus complexe que les vœux qu’il a prononcés.

Nous connaissons le goût de Bill C. Davis pour le rythme et les dialogues corrosifs : il y a de la provocation dans ce texte, aucune coquetterie, beaucoup d’humour, de véritables passions et des êtres dévastés et courageux. C’est encore une fois une pièce audacieuse sur l’engagement, sur la totale liberté de choisir, sur l’absurde et néanmoins vital besoin de reconnaissance de ce que nous sommes. Ce n’est pas une pièce sur les homosexuels et le Vatican, c’est une pièce extraordinaire sur le chaos des hommes libres, sur leurs choix, sur l’importance des mots, des actes et de la parole. C’est une pièce qui montre que le sacré n’est pas aujourd’hui dans le religieux, mais dans le combat quotidien des hommes pour tenir leur parole, ne pas blesser l’autre, être conforme à leur cœur. Quand l’amour et son acceptation sont traités d’un point de vue quasi politique, la pièce devient, à mon avis, un sujet de société : on pourrait rétorquer que les couples homosexuels n’ont qu’à se tenir en marge de la religion, comme le conseille Irene à Brian et Tom, en s’étonnant de ce besoin de reconnaissance qu’elle trouve irrationnel...

« Puisqu’elle ne veut pas de toi, nique l’Eglise ! », conclut-elle. Mais ce serait trop facile, pensent les amoureux. Et n’est-ce pas justement cela qui définirait le mieux aujourd’hui une religion ouverte sur la réalité de la société, qui lutterait contre toute forme d’exclusion ? La religion catholique qui a su, depuis la séparation de l’Eglise et de l’Etat, montrer pleinement sa dimension humaine et sociale, est peut-être la seule qui aurait pu, qui pourrait, aller plus loin si elle trouvait le courage de regarder les croyants dans leur globalité.

Alors bien sûr, Les Vœux du Cœur traite de choses bien plus importantes que la question de la religion : ce qui en fait l’intérêt théâtral, c’est le chemin de la dramaturgie, la psychologie des personnages qui se vit comme dans les grandes pièces du théâtre américain, avec des personnages drôles, à bout de nerfs, terriblement vivants, dans des situations d’échange toujours très cinématographiques qui permettent aux acteurs de jouer organiquement des débats qui ne peuvent demeurer des débats d’idées. On pense à Angels in America, à Tennesse Williams, à Thé et Sympathie de Minelli, et même à Bergman, tant les êtres sont poussés par quelque chose de plus grand qu’eux...

Qu’on ait la foi ou pas, que l’on haïsse la religion pour ce qu’elle crée de conflits dans le monde, ou qu’on la pratique librement, « à la carte » comme disent avec beaucoup d’humour les deux héros de la pièce, on aimera ce texte parce qu’il parle avec une très grande clarté de tout ce qui est obscur dans notre besoin de nous sentir relié à l’indicible. Mais aussi à l’humanité, aux vivants, à nos voisins... Dans un constant et culpabilisant devoir de rendre compte de la nature de notre amour.

Anne Bourgeois, metteur en scène