La Dispute
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Une mise en scène sombre et cinglante de la comédie de Marivaux.

Le Prince et sa maîtresse Hermiane ont quitté leur loge, située très haut au-dessus de la scène. Redescendus sur terre, ils comptent les morceaux de vies brisées par leur terrible expérience. Le Prince, piteux, s'est éclipsé. Reste Hermiane, immobile dans la pénombre, tandis que les deux domestiques Carise et Mesrou ramassent les corps des quatre jeunes gens, inertes comme des poupées de chiffon. Elevés en solitaire pendant vingt ans, ces «cobayes» humains ont été projetés brutalement les uns contre les autres et ont vécu en quelques heures l'amour, la jalousie, la trahison... ils ne s'en remettront pas. C'est sur cette note très sombre que s'achève «La Dispute», de Marivaux, mise en scène par Muriel Mayette à la Comédie-Française. Un spectacle élégant mais sévère, qui écarte toute légèreté, pour dénoncer la tyrannie sadique des puissants.
Au départ, un simple caprice de roi : pour savoir qui de l'homme ou de la femme est le plus inconstant, le père du Prince a créé un « laboratoire » en pleine forêt, où sont élevés, chacun dans leur coin, des enfants des deux sexes, avec comme seule présence humaine un couple de domestiques noirs (auxquels ils ne peuvent s'identifier, selon les canons de l'époque). Comment vont-ils se comporter l'un vis-à-vis de l'autre, à l'âge où le désir s'éveille ? Le test sera cuisant : deux couples se formeront, puis se déferont aussi vite - garçons et filles faisant preuve de la même inconstance.

Humains « robotisés »

Certains spectateurs seront sans doute agacés par la gestuelle saccadée, désarticulée des quatre jeunes « victimes ». Mais, de cette façon, Muriel Mayette nous rappelle sans cesse la cruauté du projet - son côté artificiel aussi. Eglé (Anne Kessler), Adine (Véronique Vella), Azor (Benjamin Jungers) et Mesrin (Stéphane Varupenne) ne sont pas vierges de toute éducation. Ils ont été « robotisés » et se meuvent comme des automates (les robots de l'époque...). Ils ont souffert de leur isolement et réagissent face aux contacts humains comme des grenouilles qu'on électrise. Il faut beaucoup de technique et une direction d'acteurs au cordeau pour jouer aussi subtilement ces rôles de pantins humains.
La scénographie d'Yves Bernard est d'une beauté glaçante : une forteresse en lattes de bois bruns, percée de portes invisibles. Comme si la forêt, où est censée se dérouler l'action, avait été décimée pour construire ce gigantesque « labo » secret.
Costumes, musique et candélabre confèrent au spectacle son côté «XVIIIe siècle  rêvé, presque fantastique. En deux courtes scènes, enrichies d'un préliminaire grinçant tiré de « La Seconde Surprise de l'amour », Thierry Hancisse (le Prince) et Marie-Sophie Ferdane (Hermiane) imposent leur cruelle et dérisoire majesté - ils sont superbes.
Philippe Chevilley   

 

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La Dispute est un petit bijou d’intelligence, et l’on sait gré à Muriel Mayette d’en présenter à la Comédie-Française une nouvelle interprétation. Sa vision de l’œuvre de Marivaux est très juste, on allait dire évidente. Elle ne réduit pas à un état de totale innocence, encore moins à un état sauvage, les quatre adolescents inventés par Marivaux. Certes, ils ont été éloignés, jusqu’à leur rencontre, de toute réalité sensible. Mais leur esprit a été éduqué, leurs manières et leur langage sont ceux du monde adulte.
Pour mieux le souligner, Muriel Mayette les sophistique à l’envi et en fait de petits monstres, des pantins, miroirs caricaturaux de la société des hommes. C’est très drôle, étrange, et assez atroce.
Les quatre jeunes acteurs, au premier rang desquels Anne Kessler, qui se prêtent à ce jeu sans pitié, sont tout à fait étonnants…
Philippe Tesson 

 

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Marivaux, l'art cruel de «La Dispute» 

Depuis le mémorable spectacle de Patrice Chéreau, en 1973, la brève comédie en un acte et en prose de Marivaux a été parfois reprise. Oeuvre de la maturité (1744), La Dispute fut sifflée… et l'écrivain la retira… Pourquoi dérangeait-elle ?
Parce qu'elle parlait d'une expérience destinée à résoudre une « dispute » sur la question de l'inconstance entre les sexes. Qui trahit ? Les hommes, soutient la belle Hermiane (fine et élégante Marie-Sophie Ferdane), pas sûr, réplique le Prince (Thierry Hancisse, très libertin à la Sade). Et d'ailleurs, ajoute-t-il, mon père s'était posé la question et a fait élever quatre enfants, deux garçons, deux filles, loin de tout, dans un château où ils ne connaissent chacun, puisqu'ils sont seuls, que leurs serviteurs noirs, Mesrou (Eebra Tooré) et sa soeur Carise (Bakary Sangaré). En position de spectateurs, Hermiane et le Prince vont assister aux premières rencontres…
Dans un très bel espace, un haut cylindre de bois qu'animent de subtiles lumières, avec au centre un bassin qui figure le ruisseau-miroir où vont se découvrir les adolescents (Yves Bernard), se développe l'action. Muriel Mayette, administrateur général de la Comédie-Française, signe la mise en scène. Elle s'appuie sur d'excellents interprètes, la délicate et nerveuse Anne Kessler est Eglé, Véronique Vella, encore changée, toute blonde et enfantine, est Adine.
Elles sont plus mûres que les personnages, mais quel jeu profond ! Les garçons sont plus proches d'Azor, Benjamin Jungers, et de Mesrin, Stéphane Varupenne. Excellents eux aussi dans la quête de la page blanche des coeurs, des âmes, des affects, joues gonflées d'innocence, encore.
(…) Seuls les enfants nous intéressent. « Tous vont découvrir que la solitude est une loi et que le ciel est vide », disait si bien Chéreau, c'est cela que nous raconte La Dispute et c'est pourquoi ce conte cruel nous fascine, nous bouleverse, nous fait rire, nous arrache des larmes.
Armelle Héliot

 

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Cette courte pièce est l'une des dernières d'un Marivaux quinquagénaire. C'est une oeuvre philosophique sur une expérience assez monstrueuse à laquelle se livrent deux aristocrates, Hermiane et le Prince. Tous deux s'affrontent dans une dispute afin de savoir qui, en amour, de l'homme ou de la femme trahit le premier. Le Prince propose une expérience afin d'apporter une réponse définitive à la question. Quatre adolescents, deux garçons et deux filles étrangers les uns aux autres, ont été élevés loin de tout avec, pour seule compagnie, un couple de domestiques noirs. Les jeunes gens se découvrent, s'aiment, se renient, se trahissent, connaissent les affres de l'amour et de la jalousie. L'expérience n'apporte rien, la question reste sans réponse. Ce jeu cruel et assez sadique n'est finalement qu'un prétexte pour alimenter et pimenter la relation amoureuse entre Hermiane et le Prince qui assistent tous deux par effraction à ces rencontres, exultent à l'idée de trouver la vérité et, finalement, échouent dans leur tentative.
Marie-Sophie Ferdane et Thierry Hancisse sont parfaits dans ce couple d'aristocrates, cynique et impitoyable. Anne Kessler et Véronique Vella jouent deux ravissantes pestes qui se jaugent, s'égratignent, se jalousent, dans une gestuelle un peu trop saccadée. Bonne prestation de Benjamin Jungers et de Stéphane Varupenne, les deux dernières recrues du Français. Bakary Sangaré est étonnant en nounou à perruque.
Muriel Mayette a offert à cette œuvre complexe et troublante une mise en scène élégante et sévère, loin des schémas bucoliques, épaulée par la scénographie et les belles lumières d'Yves Bernard. Costumes superbes, signés Virginie Merlin.

Arlette Frazier   

 

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Quatre enfants, élevés dans l’isolement puis « accouplés » et confrontés dans un seul dessein : savoir qui, de l’homme ou de la femme, a la nature la plus volage.
De cette fable, Stanislas Nordey proposa, il y a vingt ans, une version fraîche et dynamique, tout en ressorts enfantins. Muriel Mayette, elle, choisit de souligner la cruauté du procédé : chercher pour l’électrolyse du cœur une chimie pure, c’est le mettre en prison. Narcisse égoïste, chaque enfant de La Dispute est déformé par l’expérience, dénaturé par l’état de nature. Le rousseauisme est une barbarie ; ses créatures sont des monstres débiles et enragés. Par leur jeu saccadé, presque hystérique, les comédiens, campant des adolescents défraîchis, découpent au scalpel les nerfs de ces hideux humains.
La leçon de cette implacable lecture est un verdict : il n’y a pas de bon sauvage, que des sauvages très sauvages. La société corrompt moins qu’elle ne civilise, les deux sexes sont égaux dans le mal. Et le plus sage de ce siècle dit des Lumières fut peut-être le ténébreux marquis de Sade

 

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La découverte de soi, de l’autre, de l’amour, de la différence… Dans La Dispute, Marivaux déploie une imposante réflexion sur les sinuosités de l’âme humaine. Muriel Mayette s’empare de ce théâtre métaphysique avec drôlerie, vivacité et noirceur.

Comme l’a brillamment écrit l’universitaire belge Georges Poulet dans ses Etudes sur le temps humain* : « Sans identité, sans mémoire, sans origine, tombé des nues, l’être marivaudien atterrit dans un monde indescriptible. Rien n’y est reconnaissable ; rien par conséquent n’y est intelligible. Rien ne s’y relie à rien. C’est l’Empire de la Lune et le Royaume de l’Actuel. » La Dispute (sans doute la pièce la plus métaphysique de Marivaux) offre un point de vue particulièrement aigu sur ce royaume, sur cet empire. S’opposant à propos des fondements de l’infidélité, des prédispositions respectives de l’homme et de la femme à l’inconstance amoureuse, un Prince (Thierry Hancisse) et son amante (Hermiane, Marie-Sophie Ferdane) observent les agissements de quatre jeunes gens mis en présence les uns des autres après avoir été élevés, séparément, à l’écart de la société. Scrutateurs de ces « âmes neuves » qu’ils souhaitent voir vivre comme dans le « premier âge du monde », les deux aristocrates entrés « en dispute » assistent à un joyeux ballet d’émois et de saisissements intimes, de rivalités narcissiques, de conflits relationnels, d’étonnements et de découvertes sur soi, sur l’autre.

Quand un Prince décide de réinventer le « premier âge du monde »

Un ballet certes joyeux, plein de vivacité, mais pas moins grave, pas moins féroce. Car, la représentation élaborée par Muriel Mayette (la scénographie et les lumières sont d’Yves Bernard) souligne la cruauté avec laquelle Eglé (Anne Kessler), Adine (Véronique Vella), Azor (Benjamin Jungers) et Mesrin (Stéphane Varupenne) sont manipulés. Tels des pantins, des cobayes humains pris au piège d’un pernicieux laboratoire, les quatre adolescents ne cessent de se heurter aux murs de l’espace clos au sein duquel un couple de domestiques (Carise, Bakary Sangaré ; Mesrou, Eebra Tooré) organise leurs allers et venues. Il y a quelque chose d’assez inquiétant dans le tableau sombre et sans joie, presque tragique, que composent ces quatre personnages rejoints par deux nouveaux individus soumis à la même expérience. La vision finale de ces six êtres hagards, perdus, uniformément vêtus de blancs, rompt subitement avec la dimension piquante et cocasse que les Comédiens français conféraient jusque-là à la représentation. Passant ainsi de la lumière à l’obscurité, de la jubilation au trouble, ce spectacle d’une grande clarté s’impose comme une belle réussite.
Manuel Piolat Soleymat

 

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La revanche de Marivaux

Muriel Mayette, administrateur général de la Comédie-Française, met en scène la Dispute, comédie en un acte de Marivaux. Comédie, certes, mais écrite à l’encre noire, à un point tel qu’elle fut boudée, incomprise, lors de sa création, en 1744, à la Comédie-Française, justement. Deux siècles et bien des poussières plus tard, Patrice Chéreau arrachait violemment cette oeuvre à la critique rongeuse des souris. Jetant ses fougueux interprètes comme dans une arène, il prêtait à La Dispute un cachet poétique et crépusculaire inouï, fondé sur des rapports de forces musculaires au service des désirs d’enfants sauvages soudain lâchés en liberté. Un tel coup d’éclat ne put par bonheur empêcher d’autres metteurs en scène de s’y coller, Nordey entre autres, et Forgeau plus récemment. L’actuelle réalisation du Français prendrait donc figure, pour Marivaux, de revanche tardive à usage interne. Muriel Mayette s’en réfère, notamment, aussi bien à William Golding et Peter Brook dans Sa Majesté des mouches qu’à Resnais et au professeur Laborit dans Mon oncle d’Amérique. C’est qu’il s’agit, dans la Dispute, d’une cruelle expérience in vivo, telle qu’on pourrait la pratiquer dans une sorte de haras humain. À l’instigation du Prince (Thierry Hancisse), désireux de séduire Hermiane (Marie-Sophie-Ferdane), doit être donné le spectacle de jeunes personnes des deux sexes - élevées chacune dans la solitude par un couple de domestiques noirs ; Carise (Bakary Sangaré) et Mesrou (Eebra Tooré) - brutalement mises en regard et qui vont passer, en une heure d’horloge, du stade du miroir à la découverte émerveillée de l’autre, avant de connaître les affres de la rivalité amoureuse. Le but de l’opération n’est-il pas d’enfin savoir lequel des deux sexes a donné « l’exemple de l’infidélité en amour » ?
La scénographie, qui semble toute faite en lattes de bois, comme épousant la forme d’une chapelle désaffectée, est due à Yves Bernard, lequel signe également des lumières d’entre chien et loup qui accusent d’autant mieux le caractère farouche de ce conte noir. Un point d’eau circulaire autorise successivement la révélation narcissique et les jeux d’enfants qui s’éclaboussent. Tout repose sur le voyeurisme à double détente : Hermiane et le Prince observent la scène de haut, tandis que nous pouvons les considérer, en même temps que s’agitent sous nos yeux les cobayes naïfs de ce pervers laboratoire des passions. Tout le plaisir est dans le jeu. Anne Kessler, dans la partition d’Eglé, première vierge mise à l’épreuve du monde, apparaît exquisément inventive dans ses mines, intonations et postures, aidée en cela par les seyants atours conçus par Virginie Merlin. Véronique Vella, Benjamin Jungers et Stéphane Varupenne s’attachent ensuite à s’avérer divers dans l’espèce de charmant marionnettisme qui s’impose chemin faisant.
Jean-Pierre  Léonardini

 

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Pièce sombre qui détonne dans l’univers de Marivaux, La dispute, écrite en 1744, avait été, à l’époque, très mal accueillie.
Redécouvert par Patrice Chéreau, qui l’a monté en 1973, ce conte philosophique est aujourd’hui mis en scène au Théâtre du Vieux-Colombier par Muriel Mayette, administrateur général de la Comédie-Française depuis 2006.
Le spectateur retrouvera la finesse des portraits de moeurs chers à l’auteur, mais y rencontrera la noirceur des desseins de deux aristocrates en mal de distractions.