Sam, acteur au chômage, arrondit ses fins de mois en tenant le standard d’un restaurant étoilé. Il doit faire face à l’impatience de certains, la mauvaise humeur de ses chefs, être au four et au moulin. Eric Métayer, excellent dans « Des Cailloux plein les poches » où il croquait à la va-vite une dizaine de portraits, récidive dans ce spectacle écrit par Becky mode qui s’est inspiré de sa propre expérience et signe aujourd’hui des séries pour la télévision américaine. Ce ne sont pas moins de trente-deux personnages qu’Eric Métayer passe en revue. L’entreprise frôle l’exploit. Rien dans les mains, rien dans les poche , l’acteur devient une japonaise policée, un attaché de presse mondain, un koweïtien en colère, un gangster à la mie de pain, tous clients prêts à tuer père et mère pour obtenir une table dans ce restaurant à la mode. En prime, Métayer s’amuse à bruiter toutes ses interventions sonores. Véritable roi de l’impromptu, il se glisse dans la peau de tous ses hommes et femmes avec infiniment de sympathie. On rit de bonne humeur. L’acteur est vif, inventif. C’est en artiste et en athlète qu’il raconte cette histoire car il faut du nerf, du corps et du souffle, toutes choses qu’Eric Métayer, formé à l’école de l’improvisation, possède. L’auteur imagine en prime que ce pauvre Sam est exploité par son chef. Ce qui nous vaut une nouvelle série de péripéties. Mais on reste dans le registre du cabaret. Marion Thébaud
Entamons la saison théâtrale par une singularité, une mise en bouche originale et sympathique qui vient confirmer deux certitudes que nous avions déjà. La première, c'est que tout peut faire théâtre : il suffit d'une idée, de talent, de sincérité et de passion au service de l'illusion. La seconde, c'est qu'Eric Métayer est un jeune acteur d'une espèce très rare, un animal polymorphe et polyphonique, doué d'un système moteur extravagant, d'une énergie fabuleuse et d'une élasticité physique peu commune. Un monde fou représente en temps réel, sur une heure et demie, la vie d'un jeune homme, acteur débutant, qui assure ses fins de mois en tenant le standard du service de réservations d'un grand restaurant. Ce métier idiot et harassant consiste à répondre aux appels incessants d'une clientèle de luxe exigeante et capricieuse. Le garçon, adorable, est honteusement exploité par la direction et le personnel de la boîte. Vous voyez, c'est peu de chose, on n'est pas dans le théâtre de texte. Et même cela ne serait rien si la pièce de l'auteur américaine Becky Mode, qui a bien marché à New York, n'était pas réduite à un seul personnage. L'acteur est seul en scène. Le coup de génie, c'est qu'il joue les 32 personnages, c'est-à-dire les 32 correspondants du standardiste, et qu'il les joue non pas successivement mais simultanément, par la voix et le geste, dans un enchevêtrement, un chassé-croisé qui le force à un permanent dédoublement, une vertigineuse division de lui-même à un rythme ahurissant. On assiste donc essentiellement à une performance physique, mécanique et technique, ce qui fait à la fois l'intérêt et la faiblesse de la pièce. Plus précisément, la performance est telle qu'elle tend à recouvrir, à gommer même le contrepoint d'humanité qui est pourtant présent dans l'oeuvre. Le garçon, en effet, prendra sa revanche sur le sort assez misérable qui est le sien, et ce retournement du destin nous vaudra un joli dénouement que l'acteur joue non sans tendresse. Mais revenons à la prouesse d'Eric Métayer. Elle est d'autant plus impressionnante qu'il joue en quelque sorte à mains nues, c'est-à-dire sans recours au moindre artifice du transformisme, sans même un appareil téléphonique. On admire l'instinct, l'invention et le travail. Et l'on sent derrière tout cela l'autorité du dompteur, le metteur en scène Stephan Meldegg, qui a toujours eu un sens formidable de la cinétique et qui sait tirer des jeunes acteurs le plus profond d'eux-mêmes. Armelle Héliot
Un caméléon au téléphone
Un record de virtuosité.
Ne plus créer un seul personnage mais plusieurs, mais beaucoup, mais une foule, c'est le rêve du comédien qui aime aller aux limites de son art et de la comédie. Eric Métayer est l'un de ces hommes protées qui déclenchent l'hilarité par le transformisme, sans postiches ni accessoires. Dans « Un monde fou », que Stephan Meldegg et Attica Guedj ont transposé avec des références très françaises à partir d'une comédie de l'Américain Becky Mode, il affronte le pari insensé d'incarner 32 personnages. Du moins, c'est ce qu'on nous affirme car cela va trop vite pour que le spectateur ait le temps de compter !
Le coup de feu permanent
Le cadre où se déroule cet exploit est un restaurant chic et invisible où un jeune acteur, pour gagner sa vie, prend les réservations. Le téléphone sonne sans cesse. Le jeune homme est appelé de l'intérieur et de l'extérieur : Métayer joue à la fois le malheureux héros, le personnel du restaurant et, surtout, les clients impatients d'avoir une table.
Sans être près des fourneaux, comme dans la célèbre pièce de Wesker (« La Cuisine »), l'on est vraiment dans la frénésie d'un haut lieu de la gastronomie. Tout ce monde s'impatiente, s'énerve, se fâche. Sans jeu de mots, c'est le coup de feu permanent.
Bien entendu, les sauces se gâtent, avec l'absence d'un employé qui n'arrive pas, l'arrivée du critique gastronomique dont on avait oublié de noter la venue, les appels des mondains qui veulent une table et pas une autre...
Dernière mise en scène
La pièce est un peu sèche car elle se moque de la clientèle huppée. Eric Métayer parvient non seulement à en résoudre les difficultés acrobatiques, mais à conjuguer douceur et précipitation. Stephan Meldegg, qui signe là sa dernière mise en scène de directeur du théâtre La Bruyère (il le quitte après vingt-cinq ans de bons et loyaux services derrière les fourneaux), épure le jeu et l'espace, de façon à ce que rien ne vienne d'éléments extérieurs, sinon les sonneries du téléphone. Le caméléon n'a plus qu'à jouer avec lui-même. Eric Métayer va jusqu'au plus subtil de son acrobatie presque immobile.
Gilles Costaz
(la solitude du standardiste de fond)
Eric Métayer interprétait déjà huit personnages dans ce petit chef-d’œuvre d’humour désespéré à l’irlandaise que furent « Des cailloux plein les poches ». il devait être le seul à pouvoir relever ce défi : en incarner trente-deux. Sans accessoires, sans costumes à la Fregoli, sans rien d’autre que sa vivacité d’esprit et son talent. Des mimiques et une voix. Le résultat est à l’image du monde émietté, fragmenté, décervelé où beaucoup cherchent une raison d’être.
Sam, intermittent du spectacle en panne comme tant d’autres, a trouvé un petit boulot qui le dévore : il est chargé des réservations téléphoniques dans un restaurant chic, submergé par une clientèle qui s’estime recommandable. Il n’a pas une seconde pour respirer. Cela ne l’empêche pas d’esquisser en plus la silhouette de tous les personnages, VIP ou indésirables, qui font le siège du numéro d’appel.
On y trouve Mme Vandevelt, très milliardaire et très belge, à qui tout est dû : « Je crois que son mari a inventé l’écran plat » - cela suffit à lui donner de la surface. Il y a le bras droit d’un cheikh qui appelle du Koweït en un français approximatif. Une Caroline Rosten-Bochet qui estime que son nom suffit comme couverture à ses caprices. Une Mme Watanabé, qui s’exténue en vain depuis le Japon. Un incertain Alexis, assistant(e) de Noami Campbell, effroyablement enthousiaste, qui prend son boulot au tragique comme le ferait le surveillant d’une mine de diamants en Afrique du Sud. Mme Vertet, hystérique pur jus dont les diktats écrasent le mari et ceux qu’elle tient dans sa poigne. Alors un petit standardiste, vous pensez ! Sans compter les Pudlowski, du guide du même nom, dont la réservation a été boulottée, c’est fâcheux. Ça leur reste en travers de la gorge. Marianne Calvet, critique gastro dans une gazette de poids. Elle a une dent contre le chef et son photographe poireaute depuis 9 heures du matin, tandis que ce pauvre Sam a déjà 25 clients au bord de la crise de nerfs sur sa liste d’attente. Parmi lesquels notre ineffable ministresse de la Défense soi-même, qui se signale en pleine sonnerie aux morts. Et l’onctueux Emile Chouquet, qui réussit à se faufiler malgré les graffitis comminatoires de la direction : « Ne pas accepter de réservation de M. Emile Chouquet ! Jamais ! »
Il a en plus à digérer, Sam, l’absence de son supérieur direct, Gérard, odieux personnage infatué, blagueur grossier et serpillière de lâcheté qui se prétend en panne de voiture sur l’autoroute. Il doit assumer l’odieuse présence de Réginald, le maître d’hôtel anglais, jamais rassasié d’humilier le petit personnel ni de lécher les bottes de ceux qu’il pense puissants. Plus l’outrecuidante tyrannie du chef, qui se croit issu de la cuisse d’un canard à l’orange de la Tour d’Argent. Et s’il n’y avait que cela !
Il devrait être comédien Sam ! Qu’est-ce qu’il fait là son vieux copain de cours de théâtre, Jérôme, qui réussi ses auditions, lui, même pour des pubs pourries, se fait un malin plaisir de le lui rappeler sur un ton de faux jeton apitoyé. Tandis que Quentin, l’assistant de son agent, l’envoie bouler avec mépris.
C’est là que l’exercice de virtuosité s’humanise : quand nous découvrons un Sam désemparé, frustré, dans le tourbillon incessant des « La réservation, bonjour ! » ressassés à longueur de journée comme un lama tibétain actionne son moulin à prières. Tant d’efforts sur soi, tant d’humiliations, non pas pour gagner le paradis, mais pour ne même pas pouvoir partager Noël avec son vieux papa, le mécano retraité qui sera seul pour les fêtes.
Bernard Thomas
Le monde selon Sam
Faire théâtre de rien, réinventer l’épopée, la tragédie, ou faire tenir plus de trente personnages sur quelques mètres carrés : c’est parce qu’il autorise, aussi, ces paris insensés que le théâtre est inimitable et essentiel. Sur la petite scène des Déchargeurs, le jeune Adrien Lamande met en scène La Force de tuer du contemporain suédois Lars Norén, où comment liquider son père en trois scènes flash-back et trois personnages … car la petite amie du fils assiste au jeu de massacre. Jean-Baptiste Azéma, Lou Wenzel, Julien Villa interprètent d’une voix blanche cette mise à mort quasi rituelle et qui défie étrangement le temps traditionnel de la représentation. Face à face, trois paumés pour qui les liens familiaux sont devenus fantomatiques, et qui ne retrouvent que dans le crime la force de dire, de vivre. C’est simple et terrifiant, à l’image de l’écriture minimaliste et implacable de Noren ; c’est joué à froid, sans gras, avec une table, trois chaises et un vieux matelas, et ça donne la chair de poule.
Dans L’Odyssée des Epis noirs ou le monde à l’envers, Pierre Lericq, lui s’attaque, ni plus ni moins, aux aventures d’Ulysse version comédie musicale, le tout étant entrelardé de séquences sur la prétendue vie intime des interprètes. Mais n’est pas qui veut le cinéaste John Cassavetes, qui savait si bien raconter dans ses films la vie des acteurs en train de travailler … La tonitruante troupe de comédiens, de musiciens se trémousse, glousse ici avec une énergie utile et des bons mots trop convenus. Tout devient pesamment artificiel et fabriqué dans cette pochade certes sans ambition mais où un soupçon de grâce légère n’aurait pas nui. De cette grâce que porte justement la délicieuse comédienne Manon Andersen sans qu’on lui permette jamais de la déployer autrement que dans les situations les plus caricaturales.
Finement dirigé par Stephan Meldegg, Eric Métayer a bien d’autres latitudes de jeu. Il faut dire que le Monde fou de l’Américaine Becky Mode (savoureusement adapté par Attica Guedj et Stephan Meldegg) autorise toutes les performances : Sam, jeune comédien au chômage, est standardiste dans un restaurant à la mode que se disputent les célébrités du jour. Seul en scène, il va incarner, entre fureur et déférence, ironie et mélancolie, trente-deux personnages au téléphone ou à l’interphone. Patron, clients en tout genre, collègues de tout poil, père, ami, rival : le défilé et condensé d’humanité est haut en couleur, petitesses et grandeurs. Et permet au comédien virtuose de passer en quelques secondes du burlesque à la tragédie. En artiste caméléon, seul face à une méchante table de bois censée figurer son standard, Eric Métayer est d’une admirable légèreté. Jamais il ne s’appesantit sur un caractère, mais vole de silhouette en silhouette. Et la rapidité de sa touche, de sa stylisation évoque davantage notre monde fou et indifférent que bien des réalismes dramatiques. Chef d’orchestre de ces infinies et troublantes métamorphoses, Stephan Meldegg signe ici son dernier spectacle comme patron du Théâtre La Bruyère, où il aura œuvré vingt-cinq ans. Coup de chapeau et hommage soient rendus à cet homme de l’art qui sut toujours concilier plaisir et exigence, élégance et divertissement.
Fabienne Pascaud
Acteur au chômage, Sam gagne sa vie comme standardiste dans un restaurant gastronomique. L'Américaine Becky Mode s'est inspirée de son histoire personnelle pour créer ce personnage à qui elle fait interpréter tous ses interlocuteurs, et ils sont nombreux : 32 ! Mis en scène par Stephan Meldegg, Eric Métayer est à son affaire, passant avec souplesse et légèreté, et donnant à chacun son identité, du chef au client japonais, de la jeune hôtesse au mafieux russe, etc. accessoires et bruits de fond compris ! Il les joue sans caricature ni lourdeur, bienveillant et indulgent. C'est vif, drôle, avec une touche de mélancolie. Au-delà du texte anecdotique et de l'impressionnante performance physique, c'est la vie d'un petit homme de bonne volonté, débordé, pressuré, qui finira par s'en sortir. Un homme et tous les autres. Annie Chénieux
Un petit bijou dont l'ouvrage est digne des grands orfèvres. Stephan Meldegg nous gâte avec ce texte de Becky Mode, qu'il a adapté avec Attica Guedj et mis en scène. Il offre à Eric Métayer un rôle, non, pardon, 32 rôles, dans lesquels le comédien peut exprimer la diversité de son talent. Déjà, dans « Les cailloux plein les poches », il nous avait sidérés, en passant d'un personnage à l'autre. « Un monde fou » lui permet d'aller encore plus loin. Au-delà de la performance d'acteur, Eric Métayer, avec une belle limpidité, passe d'un personnage à l'autre sans jamais nous perdre. Ils ont tous du relief… Pour notre plus grande joie, le rire et la tendresse sont au rendez-vous. Marie-Céline Nivière
Eric Métayer prépare son entrée au livre Guiness des records en interprétant 32 personnages dans « Un Monde Fou » ! Seul en scène pendant 1 h 35, il tient le standard téléphonique d’un grand restaurant et doit répondre aussi poliment que possible à des correspondants exigeants, pressés, râleurs ou facétieux … qu’il incarne tour à tour. La performance est d’autant plus stupéfiante que Métayer réussit à restituer l’ambiance fiévreuse du restaurant, à se montrer crédible dans les rôles les plus divers et à faire comprendre le stress qui gagne son propre personnage. Aux éloges qu’il mérite, il faut associer son metteur en scène , Stephan Meldegg. André Lafargue
En artiste caméléon, Eric Métayer est d'une admirable légèreté. Et la rapidité de sa touche, de sa stylisation évoque davantage notre monde fou et indifférent que bien des réalismes dramatiques.
Fabienne Pascaud
Eric Métayer est un jeune acteur d'une espèce très rare, un animal polymorphe et polyphonique, doué d'un système moteur extravagant, d'une énergie fabuleuse et d'une élasticité physique peu commune.
Philippe Tesson
L'acteur est vif, inventif. C'est en artiste et en athlète qu'il raconte cette histoire car il faut du nerf, du corps et du souffle, toutes choses qu'Eric Métayer, formé à l'école de l'improvisation, possède.
Marion Thébaud
Eric Métayer est l'un de ces hommes protées qui déclenchent l'hilarité par le transformisme, sans postiches ni accessoires.
Gilles Costaz
C'est saignant.
Bernard Thomas
Eric Métayer à son affaire dans un spectacle vif, drôle et mélancolique
Annie Chénieux
Un petit bijou dont l’ouvrage est digne des grands orfèvres
Marie-Céline Nivière
Photos : Cosimo Mirco Magliocca
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