C’est une oeuvre attachante et intelligente, une comédie très plaisante qui témoigne d’un réel savoir faire théâtral - notamment par la vivacité des dialogues - doublée d’une fable généreuse. La plume est nerveuse et assez “farcesque”, la tendresse authentique et les personnages ont de la couleur. Surtout le trio des forains. Ils sont très jolimement dessinés, et servis par trois acteurs vraiment excellents dirigés d’une main très sûre par Panchika Velez. C’est un régal.
On vous recommande sincèrement ce spectacle. On a aimé cette comédie pour ce qu’elle dit et pour la façon dont elle le dit, et pour ce qu’elle cache avec pudeur, une violence contenue mais qui se révèle dans un dénouement étonnant et très réussi.
Philippe Tesson
Ce pourrait être sordide et complaisant. C’est drôle et plein d’humour. L’auteur lorgne du côté d’Affreux, salles et méchants, le chef d’oeuvre d’Ettore Scola, drôle, féroce, maniant la dérision avec humour (...)
Les comédiens font leur miel des situations à la limite de la farce. Nathalie Cerda, piaf tombé du nid, fagotée de rose bonbon pourrait être un personnage de Tilly. mais en plus drôle. Didier Brice confirme toutes ses qualités. Il joue les simples d’esprit avec finesse. Maxime Leroux s’amuse dans le rôle d’Eddie, un taiseux au sang chaud et aux moustaches de cracheur de feu. Mathieu Rozé a le charme maladroit de ceux qui veulent bien faire mais que un verre de trop envoie dans les bras de morphée. Dans le rôle d’Hélène, plus ingrat car il pourrait vite être caricatural, l’actrice Aliénor Marcadé-Séchan évite d’en faire une petite peste. Tous sont à leur place. Un quintet réuni par Panchika Velez qui tourne rond.
Marion Thébaud
La rencontre des forains sans culture et des bobos sans vécu est hilarante, explosive et provoque un cataclysme en forme de montagne russe.
Cette comédie sur les classes sociales écrite par Stephan Wojtowicz ne manque pas de verve. On avait apprécié l'auteur récompensé d'un molière pour La sainte Catherine, pièce évoquant la guerre de 14. Sa nouvelle comédie, sans avoir la force explosive d'un Dario Fo, flirte avec les tonalités italiennes d'”Affreux, Sales et Méchants”. Les comédiens se régalent, croquant leur personnage avec gourmandise. Dans le genre gouailleur acidulé, Nathalie Cerda est épatante en Jackie. Didier Brice, Maxime Leroux l'accompagnent au mieux. En face, Mathieu Rozé et Aliénor Marcadé-Séchan sont de parfaits bobos, à la fois têtes à claque et touchants de naïveté. Une distribution réunie intelligemment par Panchika Velez.
On frôle le drame sans jamais y tomber, et on rit beucoup, tout en réfléchissant, un peu, sur l’incommunicabilité entre France d’en haut et sous-France. Une mise en scène réglée au millimètre et des comédiens remarquables au service d’un texte intelligent et vif, mais qu’est ce qu’il vous faut de plus ? Dominique Jamet
Sur la scène, de la terre, une caravane, une table en formica, des tôles, des caisses, le temps est comme suspendu. Les bruits des trains font comprendre que la vie passe au loin sans s'arrêter. Du haut de son monticule. Eddie les regarde, comptant les wagons. Maxime Leroux s'est fait une tête impressionnante, moustache tombante, le corps lourd de muscles et de force. Eddie gueule avant de parler, c'est sa manière de communiquer. « Eddy, stop contôle ! » crie régulièrement Jackie sa femme. Dans une robe-blouse rose-bonbon, une dégaine et une gouaille impayables, Nathalie Cerdà fait une composition des plus impressionnantes. Tout est juste, dans le moindre détail. Ce n'est pas parce qu'elle vit dans un terrain plus que vague qu'elle ne va pas s'essuyer les pieds lorsqu'elle entre dans la caravane. Il a aussi Nono, le frère d'Eddie, pas méchant, mais qui fait un peu peur. Didier Brice est excellent dans ce rôle de grand nigaud aux rêves aussi grands que le cœur. Ces trois-là vivent en dehors de la société. Par choix ? Pas si sûr. Puis Eddie s'exclame « le train s'est arrêté. Merde alors ». et la vie formatée s'incruste en la présence d'Hélène une bobo en quête de sensation, et d'Olivier, descendu du train par erreur pour voir. Alliénor Marcadé-Séchan et Mathieu Rozé, avec beaucoup de délicatesse, interprètent deux purs produits de la société de consommation. Dans une mise en scène des plus précises, Panchika Velez règle, avec une belle fantaisie, une rencontre entre ces gens que tout oppose et que rien ne réunira. Un texte débordant d'humour mâtiné d'émotion et de tendresse. Wojtowicz a un sens du dialogue qui met en joie. Une très belle pièce ! Marie-Céline Nivière
Voilà la comédie suivante de Wojtowicz, « Les Forains », où l'on n'est plus dans le passé mais dans un présent un peu flou, car, si l'on est dans le monde bien concret de la fête foraine, les héros, eux, arrivent de nulle part et vivent dans un temps où tout est imprécis, irréel, ouvert aux rencontres surprenantes.
La mise en scène de Panchika Velez épaissit l'obscurité de la nuit et tend les rapports entre ces êtres frustres et ces visiteurs élégants, dans un registre en équilibre entre la farce et l'absurde. Didier Brice, grande nature comique, endosse subtilement le rôle de la brute au coeur tendre. Aliénor Marcadé-Séchan détaille finement les pudeurs de la jeune femme bien élevée. Nathalie Cerda est fort amusante en tenancière un peu brutale. Maxime Leroux, coiffé en balai-brosse, est un forain bourru à souhait. Matthieu Rozé compose son bourgeois déplacé en une belle série d'arabesques.
Gilles Costaz
Les forains sont des sédentaires. Planté en rase campagne en aplomb de la voie ferrée sur un monticule qui jouxte le dépôt d’ordures, leur territoire se limite à une table de camping avec trois tabourets, une vieille caravane où l’on vendait des confiseries en des jours meilleurs et, à gauche, un camion en panne où rouille ce qui fut un manège.
Les sédentaires « normaux » sont dans les trains qui passent au-dessous. Eddie note avec soin sur son calepin le nombre de wagons et l’heure de leur passage. Parfois, lorsque le signal est bloqué, un train s’arrête. Mais c’est pour mieux repartir, et jamais les gens normaux, protégés par le confort climatisé de la civilisation, ne prendraient le risque de s’aventurer dans la jungle foraine gardée par un molosse aux abois furieux. Eddie (Maxime Leroux), brute dangereuse armée d’un gros Opinel, mâte la bête enchaînée à grands coups de « Ta gueule !». Sa femme Jackie (Nathalie Cerdà) le dompte, lui, avec de très secs : « Stop ! Contrôle ! » qui le calment à l’instant, comme un interné en hôpital psychiatrique menacé de la camisole de force. Eddie se montre à peu près vivable, à condition qu’on ne le fasse pas boire et qu’on ne le contrarie pas : sinon tout peut arriver. Jackie bouffe la moitié de ses mots, éructant ainsi un sabir réjouissant dont on ne saisit pas le détail des syllabes. La colère n’étant jamais loin en cas d’incompréhension : « Neuf quoi ? C’est pas une heure, neuf ! – Je dis pas neuf heures, je dis neuf wagons. » Manquait le troisième forain, Nono (Didier Brice), demi-frère ou pas d’Eddie. Celui-là boit. Et comme il est allé à la ville chercher la pièce qui manquait pour le camion, ça a fait non pas 14 kilomètres pour le retour, mais le double à cause des zigzags.
Ils subsistent dans un monde défait, sur les ruines de ce qui fut leur existence : « Ecoute-moi bien, Jackie. Y a aucun manuel où elles sont marquées, les heures d’ici. C’est pas une gare, c’est rien, c’est nulle part pour eux. Et moi, si je note les heures des passages à l’endroit précis où on est, c’est parce que ces heures-là, elles sont à nous. C’est nos heures. Alors je note tout ! Tout. »
Et soudain voilà un train qui s’arrête vraiment. Et quelqu’un qui en sort. Et s’enfuit : une fille. Ce sera Hélène (Aliénor Marcadé-Séchan), tout à fait accorte. Elle cherche un chemin. Un chemin ? Y a pas de place dans la caravane. Ou bien alors, elle a qu’à coucher avec Nono. Ou avec elle, Jackie. Et voilà un second personnage qui s’échappe de chez les civilisés. Un type propre, vêtu de blanc. Non, ce n’est pas le mari d’Hélène. Et le train se barre et il n’a pas eu le temps de remonter. C’est Olivier (Matthieu Rozé). Il veut téléphoner de toute urgence à sa femme, qui est restée dans le train. Pas vraiment snob, celui-là, mais d’une planète tellement différente que chaque mot qui lui sort du gosier est pris comme une gaffe et parfois une insulte. Il essaie de picoler avec Nono pour mettre du liant : mais ça le rend malade. Hélène est moins maladroite, mais elle n’a qu’une monnaie d’échange : son cul, objet d’âpres négociations, en fonction desquelles elle improvise des alliances successives, toutes contre son gré.
Dans cette mise en scène sur le fil du couteau de Panckika Velez, servie par des comédiens magnifiques, les forains, plus drus que nature, les « normaux », plus empotés que des robots mal programmés, Wojtowicz, l’auteur nous offre un moment rare et dru d’ethnologie sauvage. Amis des sleepings ? Venez plutôt voir le dépotoir. L’exotisme est en haut de la butte.
Bernard Thomas
Photos : Cosimo Mirco Magliocca
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