« Si tu mourais... » est une pièce du jeune Florian Zeller, qui s'attache à montrer le désarroi d'une femme dont le mari vient de se tuer en voiture, et qui trouve dans ses papiers une lettre autorisant des soupçons sur sa fidélité. Le choc est douloureux. Elle ne croit pas vraiment avoir été trompée mais le doute s'installe. Les dénégations du meilleur ami de son mari ne suffisent pas à la rassurer. Elle commence alors une petite enquête. Son esprit s'enfièvre. Elle ment aux uns et aux autres pour leur arracher la vérité. En fait, elle se ment aussi à elle-même, car rien ni personne ne pourra désormais l'empêcher de penser qu'elle a été trompée. Mais le spectateur ne saura jamais le fin mot de cette histoire tant elle est bien tricotée, adroitement mise en scène par Michel Fagadau et admirablement jouée par Catherine Frot, Bruno Putzulu, Robin Renucci et Chloé Lambert. André Lafargue - Le 29 Septembre 2006
Le puzzle d'une vie interrompue
Une comédie réussie sur le mensonge et la vérité.
Quand quelqu'un disparaît d'une manière brutale, il est toujours délicat d'ouvrir les dossiers qu'il a laissés. Anne, femme médecin, l'héroïne de la nouvelle pièce de Florian Zeller « Si tu mourais... », perd son mari, victime d'un accident de voiture. Ce mari était écrivain, fréquentait les gens de théâtre. Les papiers qu'il laisse ne prouvent pas formellement qu'il ait été infidèle mais quelques éléments laissent supposer qu'il n'a pas été insensible aux charmes d'une jeune comédienne. Il y a surtout, dans ses tiroirs, une pièce inachevée contant la passion d'un auteur pour une actrice. Le manuscrit n'est-il pas autobiographique ? Cette hypothèse est trop violente pour qu'elle ne devienne pas chez Anne une obsession, une hantise dévorante. Anne se libère partiellement de son travail pour enquêter. Elle rencontre la jeune comédienne qui pourrait avoir été l'amie du mari ; elle interroge un ami qui était aussi un proche du disparu. Les révélations se contredisent.
Frot, douce tragédienne
Avec une grande habileté, Florian Zeller a entrecoupé ces dialogues d'après la mort avec des scènes antérieures où le mari discutait avec son épouse et entretenait le flou, le mystérieux, l'inconnaissable. De telle sorte que la pièce est une marqueterie au désordre savant, une succession de visions nettes dont l'addition dégage une brume profonde. Au spectateur de créer sa version, ou même ses versions pour mieux se battre avec une vérité fuyante en rentrant chez soi.
Si le texte a un ton libre d'aujourd'hui, on sent bien l'influence plus ou moins consciente qu'ont exercée sur Zeller les constructions en abyme d'un Pirandello et les mises en question d'une vérité unique par un Pinter. En même temps, Zeller nous raconte autre chose. Que l'être humain a le même besoin de mensonge que de vérité. Pour survivre, il lui faut savoir, mais savoir ce qu'il attend, vrai ou faux, pour jouir de la douleur ou du bonheur qu'il a décidé de se procurer.
Sur ce terrain miné, dont Michel Fagadau a délimité les chausse-trapes avec élégance, Catherine Frot déploie les ressources secrètes de son jeu de grande captatrice des états d'âme les plus infimes. Elle n'est plus l'actrice riche en drôleries qu'on connaît, mais une douce tragédienne subtilement traversée par le malheur.
Robin Renucci porte le handicap d'avoir moins de scènes que ses partenaires ; il joue ses quelques passages avec une grâce souriante, en magicien présent même lorsqu'il n'est pas là. Bruno Putzulu compose bien la présence pataude, d'une gentillesse lâche, de l'ami du couple. Chloé Lambert a de l'autorité, de la singularité dans le rôle de l'actrice sur qui se portent les soupçons et les fantasmes. Tous dans la juste distance avec le mentir-vrai auquel Zeller s'affronte après Aragon.
Gilles Costaz - Le 17 Octobre 2006
Variations énigmatiques
Jeune, joli garçon, coupe de cheveu qui fait couler beaucoup d’encre, célèbre, Florian Zeller agace. Mais si son dernier roman, Julien Parme, ne fait pas l’unanimité, sa pièce, Si tu mourais, révèle un auteur doué. Il a beaucoup lu, pas les plus mauvais, Pinter, pour ne citer que le modèle qui saute aux yeux. Il a également beaucoup fréquenté les salles de cinéma, on voit qu’il aime Godard et là aussi les références affleurent dans des bouts de dialogues qui doivent beaucoup à Une femme est une femme par exemple. Mais tant mieux. Car Florian Zeller fait mieux que s’en inspirer, il rebondit et propose son humeur, un ton fait de mélancolie désenchantée, d’intelligence teintée d’humour. D’entrée, on écoute, attentif, pris au piège : une femme s’interroge à la mort de son mari, écrivain. Pourquoi cet homme écrivait-il une pièce sur un homme entretenant une double vie ? Avait-il une autre femme dans sa vie ? Elle questionne le meilleur ami, plonge dans sa mémoire, fait revivre le passé. Peut-on réellement connaître celui ou celle qui partage notre vie ? La vérité n’est-elle pas illusoire ? Ou pire une belle entourloupe ? Mine de rien, l’auteur nous fait l’éloge du mensonge.
La pièce bascule du présent au passé pour revenir dans le temps actuel avec une belle liberté qui pourrait dérouter le public si Michel Fagadau ne veillait au grain. Il signe une mise en scène d’une belle netteté dans un décor très réussi de Florica Malureanu. Construction originale, sens du dialogue, tout cela ne serait rien sans l’interprétation excellente de Catherine Frot. Rôle après rôle, elle impose son style, son art de composer avec un naturel et une élégance à la Madeleine Renaud tout en retenue, l’ironie au coin de l’oeil. Elle survole la pièce, aérienne, secrète, bouleversante. Mais forme avec le reste de la distribution un quatuor de premier ordre : Robin Renucci, d’une séduisante ambiguïté, Bruno Putzulu, d’une sympathique opacité, au service d’un rôle plus ingrat, Chloé Lambert, à la cristalline présence.
Marion Thébaud - Le 4 Octobre 2006
Catherine Frot s'introduit dans son personnage de veuve soupçonneuse avec un mélange d'humilité et de maladresse naïve, de ruse héréditaire et de clairvoyance qui permet au spectateur d'entrer a son tour dans la psychologie de cette femme meurtrie. À petites touches faites de petits gestes, elle devient, auprès de l'énigmatique Robin Renucci, le pivot captivant de cette pièce remarquable.
© Cosimo Mirco Magliocca
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