« Quand j’entends le mot culture, je sors mon revolver. » Cette sentence sort de la bouche d’un SS. Robin Renucci la rappelle volontiers à nos mémoires. L’utilise comme un signal d’alarme. « ne pas sous estimer le pouvoir de la culture dans une société où les valeurs démocratiques vont à vau l’eau. »
Le comédien militant s’est donc emparé du texte « Le Pianiste », de Wladyslaw Szpilman, qu’il joue depuis mardi au théâtre Pépinière-Opéra. Ce récit d’un musicien virtuose, juif de Varsovie, terré pour survivre à la Shoah, bouleversait déjà le grand public en 2002 dans le film de Roman Polanski, palme d’or à Cannes. Le roman venait tout juste d’être consacré « meilleur livre de l’année » par le magazine Lire en 2001. Robin Renucci, lui, découvre le texte avant sa parution et sa version cinématographique, lors d’une lecture à la maison du Judaïsme en 1998. Bouleversé, il décide alors de l’adapter à la scène au Festival des Estivales de Perpignan, au côté du célèbre concertiste Mikhaïl Rudy. Résultat : un spectacle où les notes ont autant d’importance que les mots.
On comprend l’engouement de Renucci pour le témoignage de Szpilman, publié en Pologne en 1946, mais immédiatement retiré des vitrines par le régime communiste. Il raconte comment l’homme devait être déporté en 1942 avec sa famille. Un policier, ébloui par les talents musicaux, lui sauve la vie une première fois. Libre, Szpilman est contraint de se cacher pendant deux ans et demi, jusqu’à la liquidation du ghetto de Varsovie et la destruction de la ville. On le retrouve gelé, agonisant, en réclusion morale et physique. Il sera sauvé une deuxième fois par un officier allemand, Wilm Hosenfeld, hanté par les crimes commis par son peuple. On nommera dès lors Szpilman « Le Robinson Crusoé » de Varsovie.
« Qu’est-ce qui fait qu’un homme est épargné plus qu’un autre ? souligne Renucci. Quelle résistance à la vie lui permet de repousser à ce point les limites de l’endurance ? Est-ce sa foi en l’humain et en la musique ? Sa conscience d’un travail à porter haut et à mener loin ? » Une mission change peut-être un destin. Mais être sauvé par un talent n’est pas gage de sérénité : « L’homme vivra dans la culpabilité d’être le vivant parmi les morts » poursuit Renucci. D’être « celui qui a sauvé sa peau ». Il n’aura pas la chance de voir son livre s’arracher, d’avoir entendu. Il consacrera sa vie à la musique. Pour respecter la force de cette parole donnée, Robin Renucci a opté pour l’exigence. Un spectacle qui propose juste des extraits du texte : « Je respecte le film de Polanski. Mais je reste convaincu que l’on ne doit pas traiter de cette période sur le mode de la fiction. Au cinéma comme ailleurs. Trop de non dits persistent : par exemple, au sortir de la seconde guerre mondiale, on parlait de millions de morts, au sujet de la Shoah, sans préciser que c’était des juifs. Et on entendait encore dans la bouche des Allemands : « On ne savait pas ». Il faut être à l’affût. Aujourd’hui encore, il y a encore des génocides, au Soudan ou au Tchad. Il faut traiter de ces sujets au plus près, avec vérité, c’est une question de respect, de conscience. »
La transmission, c’est le truc de Robin Renucci. Ses grands rôles au théâtre, au cinéma et à la télévision ne l’ont pas empêché à défendre un art engagé. De s’ouvrir à une « transversalité des arts », qui mêle ingénieusement théâtre, musique et connaissance du monde. Il s’y applique au cœur de l’Aria (association des rencontres internationales artistiques, pôle d’éducation et de formation créé en 1998), organisatrice d’un festival juillettiste et corse très reconnu. Devant la cohérence et l’investissement de Robin Renucci, devant l’étendue de ses talents et la qualité de ses choix artistiques, on serait volontiers béat d’admiration.
Delphine de Malherbe
Hasard de la programmation théâtrale, c'est quelques jours après le 60e anniversaire de la libération d'Auschwitz que Robin Renucci fait revivre, au Théâtre de la Pépinière-Opéra, le héros du « Pianiste », rendu célèbre par le film de Roman Polanski, Palme d'or à Cannes en 2002, récompensé par trois Oscars à Hollywood en 2003. Le comédien a adapté pour la scène le livre de Wladyslaw Szpilman, ce musicien juif polonais qui vécut deux ans et demi caché dans le ghetto de Varsovie pour échapper à la déportation. Robin Renucci a choisi de mettre en musique son récit, accompagné au piano par le concertiste russe Mikhaïl Rudy (en alternance avec Nicolas Stavy), qui interprétera des oeuvres de Chopin et de Szpilman lui-même, dans une mise en scène très dépouillée de Cécile Guillemot.
La musique « témoigne que du pire peut surgir le meilleur »
« J'avais fait une lecture à partir de son récit il y a quatre ou cinq ans, à la Maison du judaïsme et, depuis, je portais ce texte en moi, raconte Robin Renucci. J'en avais parlé à Roman Polanski, lors d'une rencontre à Bucarest. Il avait acheté les droits d'exploitation pour le cinéma, moi pour le théâtre. J'ai vu le film de Roman, et j'ai compris très vite que la présence de la musique était essentielle pour l'adaptation sur scène. Elle témoigne que du pire peut surgir le meilleur, que du chaos peut naître la création artistique. » Le bouleversant récit de Renucci raconte la survie dans le ghetto de celui qu'on avait surnommé après-guerre « le Robinson Crusoé de Varsovie », son désespoir, sa solitude, son évasion via la musique qu'il compose dans sa tête. Il évoque aussi la noirceur du contexte de l'époque, les rafles de Juifs, le départ des trains vers les camps de concentration. Et puis, l'espoir qui survient là où on ne l'attend plus. « Je me suis attaché à mettre en valeur la rencontre entre le pianiste et cet officier allemand hanté par l'atrocité des crimes de son peuple, à qui il devra finalement sa survie », précise le comédien. Fondateur des Rencontres internationales théâtrales de Corse, auxquelles collaborent chaque été habitants de l'île de Beauté et comédiens professionnels, Robin Renucci conçoit son travail comme celui d'un « passeur, un relais entre un auteur et le public ».
Sa démarche s'accompagne d'une exigence de textes forts. On l'a vu au théâtre dans « Bérénice » mis en scène par Lambert Wilson, dans « le Grand Retour de Boris S. » monté par Marcel Bluwal. « Je refuse beaucoup de choses, quitte à paraître sectaire, reconnaît-il. La nécessité de monter le Pianiste s'est imposée à moi. Il y a un tel souffle, une telle émotion dans ce récit et cette musique qu'on sort de là touché, grandi. C'est une belle réponse à l'amnésie qui frappe la société actuelle, à cette pensée négationniste qui continue de se répandre insidieusement.»
Hubert Lizé
Un spectacle, c’est toujours un peu un aveu. Une confidence. Ce Pianiste proposé par Robin Renucci et Mikhaïl Rudy et placé dans la lumière de l’entente profonde des deux interprètes nous révèle quelque chose qui dépasse le propos même qu’il entend cerner. On est au-delà d’une histoire, dans l’histoire.
Cette adaptation du récit de Wladyslaw Szpilman que le beau film de Roman Polawski a contribué à rendre proche de nous est d’une sobriété plus puissante, plus forte que ne le serait un facile appel à l’émotion. Par-delà le destin paradoxal de Wladyslaw Szpilman, c’est à la fatalité de vivre que nous sommes renvoyés insensiblement.
Wladyslaw Szpilman, pianiste et compositeur, juif polonais dont on entend sur les ondes de la radio nationale en septembre 1939 du Nocturne en Ut dièse mineur de Chopin, va échapper à la déportation, se cacher, être sauvé une fois encore. Sombre destin qu’il racontera en 1946 dans un livre extrêmement sobre mais que les autorités communistes firent tout pour étouffer. Et lui, se sentant coupable, fera tout sans doute obscurément, pour effacer, s’effacer.
Sur le plateau, ils sont deux, dans les lumières douces de Julien Barbarin, et dans la lumière renvoyée par le grand piano, protagoniste essentiel de cette célébration fervente. Deux comme deux frères, tout de noir vêtus. Concentrés et graves. Se répondant, quoi de plus simple ? Pages du livre traduit par Bernard Cohen, pages de musique. Chopin et Szpilman. Dialogue. Le sens, ici, vient autant de la musique que des mots. Mais elle n’est jamais paraphrase. Extraordinaire présence du grand virtuose qu’est Mikhaïl Rudy ici dans la fraternité du théâtre. Robin Renucci, maître de la moindre de ses inflexions, mais dans la rigueur – jamais il ne va chercher l’émotion, tout est retenu. Question de doigté d’une délicatesse éblouissante. Jamais de démonstration. Le récit dans sa sincère simplicité et la musique dans ses subtiles nuances. Du théâtre, de la musique. Une spiritualité qui flambe haut. Comme une prière en laquelle chacun, d’où qu’il vienne, se reconnaît au plus profond.
Armelle Héliot
Un piano à queue, une chaise, un homme immobile, qui semble parti loin, très loin, dans on ne sait quel indicible souvenir. Dans ses mains, deux ou trois feuilles, des photos, peut-être. L'homme se lève, marche un peu, et se met à parler. Il revient, en effet, de l'enfer. Sobrement, presque sèchement, avec tout de même parfois la voix qui se casse furtivement quand l'image est trop insupportable - et notre cœur, alors, se serre -, il nous en livre quelques bribes. Pour que cela soit possible à entendre, un complice se glisse au piano, et joue... Robin Renucci a réussi l'impossible : faire du « Pianiste », récit autobiographique de Wladyslaw Szpilman, un spectacle de théâtre. Aussi minimaliste qu'était spectaculaire le film de Roman Polanski, autre gageure à priori insensée et pourtant elle aussi réussie. Le livre, écrit à chaud en 1946, enterré par les autorités communistes de Pologne, et découvert en France en 2001, juste avant la mort de l'auteur, raconte l'incroyable et pourtant véridique parcours, de 1939 à 1945, d'un jeune juif de Varsovie, musicien à Radio-Pologne qui a survécu aux bombes, aux atrocités nazies, aux exécutions sommaires, au travail forcé, à la déportation - un policier l'a retiré de la file devant le train où toute sa famille s'est embarquée pour un voyage sans retour -, à la famine, à la traque des soldats allemands, aux bombes encore. Un récit venu du fond de l'horreur dont Robin Renucci a voulu faire une représentation qui donnerait une large place à la musique. Une idée sans doute miraculeuse, car elle permet d'entendre ce qui, peut-être, eût été, sans Chopin... et Szpilman (lui-même compositeur, et dont on entend deux morceaux) impossible à entendre...
Une voix presque blanche
Le comédien a extrait, du livre, des fragments qui sont autant de jalons significatifs de cet hallucinant parcours. La vie qui d'abord tente de s'organiser, le travail dans une boîte de nuit où les fêtards couvraient le bruit du piano, le marché noir ; puis le confinement dans le ghetto, la hantise de la maladie, et des cadavres qui pourrissent dans la rue, la faim, et l'horreur devant ces enfants fracassés par les matraques allemandes quand, pour rapporter quelques vivres, ils franchissent en rampant le mur du ghetto, ou devant ces « fous », seuls dehors après le couvre-feu, dont les soldats s'amusent avant de les abattre. L'instant tragique et miraculeux où, après un ramassage et un rassemblement sur une grande place donnant sur les voies ferrées, avec parents, frères et soeurs et des milliers d'autres habitants du ghetto, le narrateur est sorti de la file qui se dirige vers le train du non-retour par un policier qui l'avait entendu jouer. Et la solitude, ensuite, « l'isolement absolu », de cachette en cachette, dans une ville ravagée où il faut se cacher, et survivre en cherchant dans les fonds de farine pourrie et en reconstituant, pour ne pas devenir fou, les partitions aimées note par note. L'extraordinaire rencontre, enfin, quelques semaines avant l'entrée des libérateurs, d'un Allemand mélomane qui a honte de ce que font les siens. Et qui sauve le reclus famélique, en lui fournissant cachette, vivres et manteau.
Robin Renucci évoque avec une retenue exemplaire, d'une voix presque blanche et pourtant toujours nette, ces moments de souffrance, de courage et d'horreur. Quand il reprend son souffle pour nous rendre le nôtre, le pianiste virtuose d'origine russe Mikhaïl Rudy (qui peut être parfois remplacé par le Français Nicolas Stavy) laisse, lui, parler la musique. Deux hommes en noir, sur une scène minuscule : l'un des plus beaux spectacles de l'hiver.
Annie Copperman
C’est le récit d’un survivant, Wladyslaw Szpilman, qui grâce à ses talents de pianiste, a échappé à la déportation des juifs de Varsovie. Bien avant le film de Roman Polanski, Robin Renucci avait imaginé une représentation qui mêlerait la musique au témoignage. Sur la scène, le Steinway occupe presque toute la place. L’instrument d’une grâce. Avec Mikhaïl Rudy, son double musical, il raconte. Les mots simples et sobres, relayés par les notes, pures (Chopin, mais aussi Szpilman) envahissent l’espace, abolissent les murs, le temps. L’angoisse est là, et l’horreur toujours vive. Sans rien montrer, par la seule force de l’évocation. On est ému, bouleversé par le récit pudique et grave. C’est remarquable. Annie Chénieux
On peut dire ce qu’on veut du film de Roman Polanski : au moins a-t-il fait la publicité du livre qui l’avait inspiré. Sans lui, la Palme d’Or décrochée voici 3 ans à Cannes, son audience eût été plus restreinte. Il s’agit, rappelons-le, du témoignage d’un rescapé du ghetto de Varsovie – et il n’y en a pas des masses. Szpilman entame son récit par la description des juifs fortunés qui, dans les premiers temps du bouclage du ghetto, restaient sourds au malheur des autres. Il va cependant échapper une première fois à la mort grâce à un coreligionnaire, un policier qui apprécie tellement son talent de pianiste qu’il le fait d’autorité sortir de la file des prisonniers en partance pour Auschwitz. Plus tard, c’est un officier allemand, lui aussi mélomane, qui à son tour lui sauvera la vie en l’aidant à se cacher, jusqu’à l’arrivée des Russes, sous les combles d’un des rares immeubles restés debout. Robin Renucci s’est pris de passion pour ce livre. Il le dit d’un ton neutre, presque détaché. Chercher l’effet serait indécent. Dans la salle, les gens se raclent la gorge. Où se tamponne les yeux discrètement. On est loin de la « pornographie mémorielle » dénoncée par les antisémites. Jacques Nerson
Avant d’être un livre, puis un film, c’est avant tout une histoire véridique. Il n’y a rien de romanesque dans cette course à la survie. Par sa conception et son dépouillement, ce spectacle revient à la source. Cela commence par un grand silence, impressionnant. Puis viendront les mots et la musique. Robin Renucci avec une grande sobriété, une émotion palpable mais retenue, s’efface devant le texte, devenant récitant. Il garde le recul nécessaire pour laisser place au récit de Wladyslaw Szpilman. Cela continue, s’accroche. Il y a la peur, la mort, les cris, la révolte, l’indignation, la résignation. 1942, le départ de tout le ghetto pour les camps. Szpilman doit sa survie à un policier mélomane. Il devient une sorte de « Robinson Crusoé ». Cette fois-ci, c’est un officier allemand, écœuré par les atrocités des crimes nazis, qui lui apporte une aide précieuse. A la fin de la guerre, après 6 ans de peur, il doit, tout comme la ville de Varsovie, se reconstruire. Entre chaque texte, le virtuose Mikhaïl Rudy devient « Le Pianiste » et nous fait entendre Chopin et les œuvres de Szpilman. La musique envahit nos cœurs. La carrière internationale du maestro fait qu’il n’est pas présent tout les soirs. C’est alors Nicolas Stavy, jeune artiste couronné de prix, qui le remplace. Le mariage entre les deux expressions artistiques est admirable. Avant que le tonnerre d’applaudissements n’éclate dans la salle, un silence chargé d’émotion se fait entendre. Et c’est beau. Marie-Céline Nivière
Un homme qui lutte pour sa survie avec le secours de Chopin...
C'est un miracle de sobriété, de rigueur, de fidélité et d'émotion ! Vêtu de sombre, très concentré, Renucci parle simplement, sans chercher l'effet. Mais dans sa bouche, le texte sonne vrai, prend du relief, éveille des images et nous touche par son authenticité, d'autant que Mikhail Rudy, sur son Steinway de concert, l'illustre en virtuose. Magnifique ! Les notes et les mots se relaient ainsi, porteurs chacun de charge émotionnelle. On pouvait craindre des excès dans l'expression des sentiments et un certain manichéisme dans les jugements. Il n'en est rien. Il y a, ici, quelques bons Allemands et quelques mauvais Juifs. Il y a surtout un homme qui lutte pour sa survie en proie à la peur et à la faim. Avec le secours de Chopin...
André Lafargue
C’est le concentré de tous les cauchemars : le récit sobre et poignant, écrit par lui-même, de l’un des rares miraculés du ghetto de Varsovie. Il fut sauvé de la famine, de l’exécution sommaire et du four crématoire (cette « anecdote », cette « obscénité médiatique »), par quelques notes de musique. Par un Nocturne de Chopin. Wladyslaw Szpilman avait publié ses Mémoires, qui décrivent l’agonie prodigieusement lente de toute une ville, à la Libération. Tragédie sans lamento qui fut passée alors aux profits et pertes des atrocités guerrières, dans le chaos tonitruant du moment. Redécouverte cinquante ans plus tard, elle est venue frapper l’opinion grâce à la lanterne magique d’un film de Polanski couvert de Palmes. Mais, déjà auparavant, Robin Renucci avait été bouleversé par ces feuillets blêmes arrachés à l’Histoire : d’où l’adaptation que nous voyons maintenant, tout à l’image du comédien, tramée de pudeur, de modestie extrême et de délicatesse. Il s’en dégage une émotion retenue qui, sans cette précaution, pouvait, avec le recul du temps d’à peu près paix, paraître insupportable à nos nerfs moins meurtris qu’en 1945.
Renucci se tient sur la scène en costume couleur cendre, et dit sur un ton presque neutre les péripéties monstrueuses dont est semé le chemin du martyre. À ses côtés sur le plateau, un pianiste (ce soir-là, c’était Nicolas Stavy, mais le clavier est occupé en alternance par Mikhaïl Rudy), dont les accords font resurgir les fantômes des sous-hommes promis à des souffrances surhumaines avant un trépas inexorable. Et les musiques composées par Szpilman lui-même paraissent rugir, entre les voluptés tristes de Chopin, comme s’il n’y avait pas d’apaisement possible après l’absolue plongée au tréfonds de la haine et du mépris.
Sidère au contraire, dans le montage retenu par Robin Renucci, la distanciation. Et comme une clairvoyance sans appel qui permet au survivant de regarder les humains précipités dans l’enfer de Jérôme Bosch pour ce qu’ils sont, fripouilles, fous, brutes, victimes. Ainsi juge-t-il sans aménité les jeunes Juifs qui ont intégré la milice aidant les nazis au maintien de l’ordre, et dont son frère Henryk a refusé de faire partie : « On aurait dit que la mentalité gestapiste était devenue une seconde nature chez eux. Il suffisait qu’ils endossent leur uniforme et qu’ils empoignent leur matraque en caoutchouc pour changer en tout. Ils n’avaient plus d’autre ambition que de complaire aux officiers et de rivaliser avec leurs maîtres dès qu’il s’agissait d’accabler la population juive. » C’est pourtant l’un des membres de ce gang de crapules, un mélomane qui l’avait entendu jouer au café Sztuka, qui le sauvera du train fatal où toute sa famille sans exception va disparaître.
Et c’est un officier allemand, inouï personnage sous son uniforme de bourreau, bourrelé de remords, amateur d’art aussi, qui va, plusieurs mois plus tard, sous les combes d’un immeuble abandonné où souffle un vent féroce, l’arracher à ses soubresauts muets de rat prisonnier du labyrinthe fatal, en échange du Nocturne en ut dièse mineur, lancé avec la passion du désespoir, sur un piano désaccordé. Cet homme, prisonnier de guerre à son tour, et dont Szpilman ignorait le nom en 1945, est mort sept ans plus tard en captivité à Stalingrad, après des tortures sans fin dues à des officiers soviétiques. C’était un enseignant nommé Wilm Hosenfeld. Son journal a été publié. « Demain, je vais entamer une nouvelle vie. Comment y arriver quand il n’y avait que la mort derrière moi ? Quelle énergie vitale pourrais-je tirer de toute cette destruction ? », interroge Szpilman à la fin de ses Mémoires. Il a pourtant retrouvé assez de forces pour demeurer encore pianiste à Radio-Varsovie. Et c’est une œuvre salvatrice qu’accomplit Renucci, avec quel talent, en transmettant la fragile flammèche du souvenir.
Bernard Thomas
© Philippe Delacroix
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