Atelier Théâtre Actuel

Le Misanthrope

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Figaro

Tensions paroxystiquese
L'homme aux rubans verts est un être qui se liquéfie. Littéralement. Vaincu, silencieux (Thierry Hancisse), face à Philinte (Éric Génovèse), profondément blessé mais qui prend sur lui. On les découvre dans un espace blanc qui semble fait de parois de papier. Opaques, elles deviennent peu à peu translucides et l'enfermement labyrinthique se résout à la fin, au lointain, béance sur l'autre désert. Une architecture à peine suggérée (Jane Joyet et des lumières de Xavier Baron) qui met en valeur les costumes d'une délicatesse remarquable (Alice Laloy). D'entrée Lukas Hemleb organise un affrontement passionnant qui hisse immédiatement le jeu à grande hauteur. Douloureusement. Ce sera la tonalité de toute la représentation. On souffre et l'on s'étourdit. L'on est jeune. Tiraillé. Torturé. On n'est pas certain de ce que l'on désire. On est insolent et rieur, très sombre aussi. Seul. Sans attaches familiales définies. On ne tient pas en place. On est taraudé. On sait que l'on est enfermé dans une société qui vous surveille et vous ligote en sévères procès. On se débat. On débat. On dispute.
Ce que demande le metteur en scène aux comédiens est risqué. On devine bien, dans la salle, les résistances. Trop habitué que l'on est à nier la vie qui palpite et déchire les protagonistes, on se contenterait de sage hiératisme et il faut admettre les cris, les soupirs, les humeurs, les corps qui ploient, se tordent, les mains qui se tendent, les chutes. Si l'on accepte les principes de cette vision du Misanthrope on est frappé par l'exactitude de la distribution, la fermeté de la direction d'acteurs, l'audace du mouvement général. L'intelligence de la lecture. Car rien ici ne contredit ce qu'écrit Molière. Louons les comédiens qui passent, Michel Robin, Christian Gonon. Saluons les marquis extravagants caniches - et politiques avec ça - de Loïc Corbery et Clément Hervieu-Léger, admirons l'Oronte faussement bonhomme d'Hervé Pierre. Célébrons les femmes, toutes égales en beauté, en finesse - telles que les veut Hemleb, c'est très fort. Arsinoé, Clotilde de Bayser, Eliante, Elsa Lepoivre, Célimène, Marie-Sophie Ferdane. Admirons le jeu aigu d'Éric Génovèse et celui tout en densité et fondus d'encres sombres de Thierry Hancisse. Armelle Héliot - 31 mai 2007

Télérama

Splendeur d’une courtisane
Rien d’étonnant à ce que Le Misanthrope, créé le 4 juin 1666, ait été le pire échec de Molière, alors au faîte de la gloire. Comment la cour corsetée de Louis XIV, pour laquelle la représentation était offerte, aurait-elle pu supporter qu’y passe pour vertueux un individu rebelle à ses lois ? Un héros qui tourne en ridicule ses modes, ses règles et ses rites ; un révolté qui fustige son hypocrisie, sa vanité, sa déloyauté ? Comment Molière avait-il pu prendre de tels risques ? Quelque trois cent quarante ans plus tard, on reste confondu par sa formidable liberté de pensée. Et celle, infinie, qu’il accorde à ses personnages, tous des célibataires, non encore pris dans les carcans de la famille ou du couple. Avait-on jamais vu jusqu’alors pareille galerie de femmes indépendantes ? Parce que Célimène est une jeune veuve, elle peut mener à la Cour la vie comme bon lui semble ; idem pour sa vieille rivale Arsinoé ou sa sage cousine Eliante. Evidemment, il faut respecter les convenances. Mais à l’intérieur de quelques règles de bienséance, quelle audace, quelle mobilité d’être ! Jusqu’au chaos. Jusqu’à l’hystérie. Les « jeunes gens » du Misanthrope (on est saisi par la verdeur toute baroque des personnages dans la magnifique mise en scène de Lukas Hemleb…) semblent prêts à toutes les explosions pour mieux vivre leurs contradictions. Ainsi, Alceste le rigoureux aime Célimène l’apparente frivole, et Célimène aime Alceste ; ainsi, le notable Oronte est obsédé de poésie et la prude Arsinoé, amoureuse d’Alceste à en crever. Chacun ici n’est jamais ce qu’il paraît et chacun le sait. Certains en jouent, comme Célimène, devenue absolue virtuose de la conversation ; d’autres n’ont pas peur d’afficher leurs répulsions, comme Alceste, qui ira jusqu’au procès pour crier qu’il n’a pas aimé les vers d’Oronte.
Les zones d’ombre de tout individu, Molière – après Shakespeare – les expose avec lucidité, générosité. Car il faut beaucoup aimer les hommes pour les montrer tourmentés par les plus obscurs objets du désir. Du délire.
C’est paradoxalement par une lenteur extrême de la mise en scène, de la diction, que Lukas Hemleb parvient à nous faire pénétrer ce maelström.
Au milieu de voiles transparents et labyrinthiques – censés figurer une architecture où tous s’espionnent –, les personnages se débattent. Il y a du défunt maître Antoine Vitez dans ce spectacle où les corps implosent, s’exposent et s’offrent. Jusqu’à la provocation parfois : pourquoi d’inutiles et déplacés gestes sexuels dans la scène Célimène-Arsinoé ? Sauf que ce constant défi physique ramène curieusement la pièce vers un baroque très shakespearien, et qu’on y raccroche soudain davantage Molière au début du XVIe qu’à la période romantique, et c’est bien. Bien aussi l’interprétation de la pièce par la troupe du Français, naviguant entre mouvement et immobilité, chaud et froid. Thierry Hancisse est un Alceste saturnien, Hervé Pierre un Oronte très étrange… Surtout, il y a Marie-Sophie Ferdane. C’est Marina Hands qui devait jouer Célimène mais, épuisée par sa performance du Partage de midi, elle a renoncé. Marie-Sophie Ferdane l’a remplacée un mois avant la première. Les deux artistes se ressemblent ; Marie-Sophie Ferdane en plus athlétique, avec quelque chose de Laure Manaudou. Et une agrégation de lettres. En a-t-elle tiré l’art de dire les alexandrins ? Sous la direction de Jean-Louis Martinelli, elle avait déjà excellé dans Bérénice, de Racine. Elle donne à Célimène un irrésistible attrait de femme libre. Courageuse. Forcément courageuse. Fabienne Pascaud - 9 Juin 2007

Libération

Songeant à Célimène dans son rôle de poupée martyrisée mentant pour échapper aux caprices des hommes, le metteur en scène disparu Antoine Vitez parlait de «mise à mort dans le salon» : quand Alceste à la fin s'éloigne, le regard des autres sur elle continue de tuer. «Célimène mentait comme un oiseau chante ; et eux, ils se sont coalisés pour lui faire honte ; ils ont tué l'oiseau et le chant.» Où ira-t-elle ensuite, si brillante, intuitive et juvénile, avec sa déchirure secrète ? En campant le quadragénaire Alceste en cet amour dévastateur pour une veuve de 20 ans, Molière se peignait un peu lui-même face à l'actrice Armande Béjart.
C'est en coquette mi-folle mi-sage que la comédienne Marie-Sophie Ferdane arbore chignon, décolleté et longue robe dans la mise en scène, assez «énervée», qu'orchestre Lukas Hemleb. On pourrait dire aussi «nerveuse», pour cette vision d'une cour où, par exemple, la paire de petits marquis semble une caricature BD de courtisans poudrés et emperruqués, prêts à dévorer la bouche de qui entrave leur trajectoire. Torsion.
Lukas Hemleb, même metteur en scène qui, au Français déjà, avait fait merveille avec le Dindon de Feydeau, a-t-il raison de revenir avec ce Misanthrope à une espèce de mécanique des corps ? Affectionnant l'outrance des attitudes, voire des grimaces, il parle lui-même ici de «déchirure», revendique la torsion qui projette les uns et les autres loin de leur centre de gravitation naturel. Alceste, au départ relativement hiératique, entonne d'abord bien droit ses tirades contre la lâche flatterie, l'injustice, la trahison, la vanité... et voilà que le morigéneur en arrivera à se vautrer à terre, mouillant de larmes ses cheveux hirsutes, la tête sur son bras plié, disant ses vers. Cherchant à confondre la rouée, pour se résoudre à l'aimer de plus belle.
Alceste a les traits de Thierry Hancisse, sa silhouette presque paysanne, faite d'une épaisseur un peu farouche, d'une entièreté sans concession. Une gueule de bougon torturé, qui cherche ici tout sauf à séduire. Tandis qu'Éric Genovèse, en Philinthe à la longue chevelure lisse de page adulte et de modérateur attentif, circule sur ce plateau que seulement deux tabourets blancs habitent. Lumière blanche grisée. Au fond, en équerre, deux immenses toiles translucides, pour figurer des lambris clairs.
A l'entracte on peut ressentir une sournoise envie de fuir les roulés-boulés, les baisers-morsures, les gestes suggestifs, les marches arrière vers le cadre de scène. Toute cette «intranquillité» organisée comme un incessant ballet gymnique et désirant, conçue comme un camouflage, une cascade de diversions quasi animales. Puis l'agitation se calme. Oronte, le rival apparu, a disparu. Eliante (Elsa Lepoivre) n'aura pas perdu une miette des trajets d'amour détournés, réorientés, mal aiguillés. Elle récupérera ses billes, en bout de course.
Clotilde de Bayser aura été, elle, la rêche Arsinoé rêvant de se dessaler. Enfin, pour revenir au héros déçu par sa traîtresse autant que par le restant des humains, Alceste. Il s'avère beaucoup moins un atrabilaire qu'un sentimental extrême, prêt à «aimer jusqu'aux défauts des personnes qu'il aime».
Tempo inusuel.
Hemleb, qui souvent monte des opéras baroques et aussi chinois, dirige la composition de Molière selon un tempo inusuel. Con movimiento. Et à la fois avec arrêts sur images. Mathilde La Bardonnie - 1 juin 2007

Le Journal du dimanche

II commence plutôt bien ce Misanthrope mis en scène par Lukas Hemleb avec sa première scène dépouillée d'artifices, dans un décor aérien en noir et blanc - des murs de gaze laissant filtrer entrées et sorties, hésitations et chassés-croisés des personnages. Une ironie, une violence, une impertinence, un jeu nerveux et physique lui donnent un certain air de modernité. Sous leurs habits, les personnages ont, étonnamment, un corps. Les comédiens le font vivre, insufflent de la chair jusque dans les mots, une puissance inattendue, quasi neuve, au texte et au sous-texte. Herve Pierre est un Oronte fort, le couple Philinte-Eliante préfigure ceux de Marivaux, les marquis sont ridiculisés à l'extrême. Bien qu'en léger manque de voix, Célimène (Marie-Sophie Ferdane) séduit. Quant à Alceste, le magnifique Thierry Hancisse exagère le trait au fil de la représentation, gagnée (…) par un excès d'agitation et de contorsions inutiles. Annie Chénieux

Affiche de Le Misanthrope Affiche de Le Misanthrope

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