L’amour, de l’aube au crépuscule
Plus poignante que la formation du couple, sa désagrégation. Surtout quand elle se produit sous le regard navré du rejeton, comme dans cette pièce de William Nicholson, bien adaptée par Gérald Sibleyras et magistralement interprétée par Catherine Rich, Pierre Santini et Julien Rochefort. Pourquoi Edouard comprend-il après trente-trois ans de vie commune qu’il est « monté dans le mauvais train » ? Pourquoi ne tolère-t-il plus le despotisme d’Alice, si longtemps accepté ? Maintenant il faut décrocher et limiter les pertes – ce qui, rappelez-vous Ney pendant la retraite de Russie, demande autant de génie, voire d’héroïsme, que de prendre l’offensive. Il y a longtemps qu’on n’était pas sorti d’une salle de théâtre, l’œil humide, la gorge serrée, le cœur battant.
Jacques Nerson - Le 8 février 2007
Rupture tardive
Après trente-trois ans de vie commune, un couple se sépare. C'est le vieux mari qui cause la rupture : il a rencontré une autre femme. Il a choisi, pour faire cet aveu, un moment où leur fils est là, a traversé tous les embouteillages londoniens pour être heureux avec ses parents. Mais les choses se passent comme la retraite de Russie, sur laquelle se penche le mari historien : une fois que la neige et la glace sont tombées, c'est la mort assurée, à moins d'avoir encore la force de s'enfuir.
A franchement parler, la pièce de William Nicholson, adaptée de l'anglais par Gérald Sibleyras et sagement mise en scène par John R. Pepper, n'est pas d'une folle originalité. Mais elle brasse et rebrasse tous nos sentiments, nos blessures, nos échecs avec une juste sensibilité (…) Le spectacle est à voir pour Catherine Rich. Ses partenaires sont parfaits dans la demi-teinte : Pierre Santini, mari sourdement révolté, et Julien Rochefort, fils rêveur, fils d'une autre planète. Mais Catherine Rich, c'est le cri poétique, la fantaisie dans la tragédie, le chant au coeur du prosaïsme. Cette histoire est quotidienne et simplement touchante. Catherine Rich lui confère la dimension des grandes envolées mentales.
Gilles Costaz - Le 22 février 2007
L’emmerdeuse et son mari
Elle, Alice, une chieuse, excusez-moi, mais il n’y a pas d’autre mot. Ah si ! une emmerdeuse qui s’est fait abusivement passée pour une emmerderesse, du temps qu’elle était jeune, du temps qu’elle était belle. Trente-trois ans que cette Bovary britannique tyrannise son mari et le tympanise avec ses aspirations à une autre vie, à un grand amour, au sublime. Catherine Rich est saisissante de vérité.
Lui, Édward. Pour qu’il subisse ainsi depuis des décennies ce harcèlement conjugal, il faut bien qu’il ait beaucoup aimé Alice ou qu’il soit bien lâche, et il y a peut-être des deux. Mais cette fois, c’est décidé, il s’en va, il la plaque, eh oui, c’est comme ça, et on a beau le comprendre, et même si elle l’a pas volé, on en a le cœur serré et il n’est pas fier. Pierre Santini s’est, comme d’habitude, coulé dans son personnage.
Et puis il y a Jimmy, le fils, déchiré, écartelé entre ses deux parents. Rôle ingrat, à la scène comme dans la vie, très bien tenu par Julien Rochefort. On sent que l’auteur a laissé et mis beaucoup de lui-même dans cette histoire de tous les jours et qu’on est dans le vrai, dans le « vrai de la chose », comme diraient les classiques. L’habile adaptation de Gérald Sibleyras aidant, qui n’a plus à faire ses preuves, on s’y croirait et, pour le vérifier, il n’est que de s’y rendre.
Dominique Jamet
Alice et Édouard sont mariés depuis quarante-trois ans et il ne peut plus l’encadrer. Mais, comme il est anglais, voila quarante-trois ans qu'il la supporte sans décrocher. Prof d'histoire, Pierre Santini est un type accommodant, plutôt effacé, pas compliqué, qui aime son métier, les mots croisés et, en ce moment, les récits de la retraite de Russie, ce condensé de toutes les souffrances humaines : 450 000 hommes à l’aller, 20 000 au retour, Berezina passée.
Catherine Rich, elle, est impérieuse, croyante, bourrée de principes, auteur d'une anthologie sans fin de la poésie à laquelle elle travaille depuis sa jeunesse. Et surtout à la limite de l’hystérie. Ce week-end-là, il a fait venir dans leur banlieue leur fils Jimmy, 32 ans. Edouard est malheureux de ne pas Ie voir assez. Elle, si elle l’aime, c'est aussi que Dieu Ie veut. Le décor est clair, simple, astucieux : John R. Pepper, le metteur en scène, nous laisse imaginer une existence simple, un peu vide, sans relief.
Les aspérités, il est vrai, Alice s'en charge : avec une adresse diabolique, Gérald Sibleyras lui a fabriqué, en adaptant l’auteur anglais William Nicholson, un texte en forme de montagnes russes parcourues par des typhons. Impossible d'en connaître la trajectoire. Et pas question de se rebiffer. Elle a, par exemple, détraqué son imprimante. Elle est allée aussitôt engueuler le réparateur. Un malotru. « Pas un mot, pas un regard. Je finis par lui dire : "Je suis une cliente, est-ce que vous n'êtes pas censé me servir ?" Il me regarde et il dit : "Alors ?" Juste ça : "Alors ?"»
Alors elle a fini par jeter l’imprimante par terre pour mieux attirer son attention. Et lui, avec un sourire sadique : « Voulez-vous acheter une nouvelle imprimante ? » Avec elle, n'importe quel sujet s'envenime : pourquoi Edouard lit-il ces horreurs venues de Moscou ? Pourquoi pas des ouvrages plus édifiants ? «L'histoire est pleine de gens qui se sont sacrifiés pour leur prochain. Qu'est-ce que tu fais du Christ ? »
À peine cette querelle close, elle s'en prend à son fils qui ne veut pas l’accompagner à la messe du dimanche. II ne croit plus en Dieu. Le dit très gentiment mais fermement. Rien à faire, elle n'écoute pas et lui démontre péremptoirement l’existence du Très-Haut et de Ses bienfaits.
Edouard n'en peut vraiment plus. Profitant d'un moment où elle est sortie, il annonce posément, presque timidement, à Jimmy la nouvelle : « Je vais partir. » Le fils s'en doutait. Il est inouï, Pierre Santini, devant la mince, l’élégante furie qui s'agite autour de lui, prête à le mordre comme un cobra : placide, retenu, contenu. Une boule lisse et lasse. Une pierre qui roule, qu'elle n'a pas réussi à fêler. Du contraste entre les deux naît un rire inexorable.
Dans leur couple, comme chez les princes de tragédie, tout relève de la fatalité. II est tombé amoureux d'une autre. « Ça m'a surpris moi aussi. La mère d'un gamin à I'école. II avait des problèmes. Je I'ai aidé et... » Et avec cette autre tout est simple. Elle l’accepte comme il est. «Avec Alice, je fais tout de travers. Je suis mal à I'aise. Je I'exaspère. »
Que dire de Julien Rochefort ? Lui aussi est princier. Lui aussi sait se tenir en scène. même en scène de ménage. Pas un mot de reproche, jamais de jugement. Tandis que sa mère divague, se déchaîne, pète les plombs, que chacun craint le pire pour elle ou pour les autres, il en devient pathétique d'altruisme et de générosité, lui l’égoïste renfermé, le célibataire incapable de partager, fruit d'une parfaite éducation anglaise : à pleurer, avant que le rire reprenne parmi les frissons du suspense. Le moindre mot devient dès lors irremplaçable dans ce récit du désamour. Passage d'un don de soi paisible à la revendication de l’égoïsme. C'est l’après-noce chez les petits-bourgeois. Le plus fort est que ce soit si drôle.
Bernard Thomas - Le 14 février 2007
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