L’attente, le retour, les survivants...
Ce 11 avril 1998, 53e anniversaire de la libération des camps nazis, nous serons bien peu de survivants pour témoigner une fois encore d’une expérience directe du système concentrationnaire mis en place douze années durant.
Il est un aspect peu connu des séances d’interrogatoire "poussé" auxquelles furent soumis les opposants et résistants par la Gestapo pour mieux les "préparer" à la déportation. C’est la torture morale qui nous tourmentait quand nous cherchions à savoir quel pouvait être le sort des nôtres, familles et camarades, à la suite de notre arrestation.
(…) Marguerite Duras, qui n’était pas encore, en ces derniers mois de la guerre, le maître écrivain qu’elle allait devenir, a confié à son journal intime l’épreuve que fut, pour elle comme pour tant d’autres en 1945, l’attente du retour des camps de son mari, Robert Antelme. Il rentra dans un état de délabrement physique que nous avons bien connu. Mais l’esprit pénétré de la volonté de résister encore et toujours, en exprimant par l’écrit notre vérité sur les camps en un livre qui fit date sous le beau titre de "l’Espèce humaine".
Marguerite Duras ne laissa publier que tardivement son propre récit : "la Douleur". Plus tard, une comédienne de grande classe et de conviction, Arlette Téphany, en prenant connaissance de ce rare document marginal d’histoire vécue, se promit d’en porter un jour à la scène le cri de tendresse et de colère. Si bien que, en solo, elle qui est habituée à jouer les vedettes très entourées dans des pièces souvent de plein spectacle, elle s’assigna comme un impératif devoir de conscience et de mémoire de donner une voix bouleversante de pudeur et de sobriété à une parole de toutes les guerres, puisque, aujourd’hui encore, hélas, innombrables sont les femmes, les mères, les "promises" qui, telles les "Folles de Mai" en Argentine, ou celles du Rwanda, ou d’Algérie, murmurent énergiquement, comme Marguerite Duras-Arlette Téphany, leurs imprécations sans fin de Troyennes et de Cassandre pour tous les temps maudits.
Roger Maria - Le 22 novembre 2006
Marguerite Duras vécut la dernière guerre, à la fois en tant que femme, dont le mari fût déporté, résistante et bien sur écrivaine. Durant cette période elle tint un journal dont elle rassembla une partie des écrits dans l’ouvrage La Douleur.
C’est sous la forme d’un monologue que se livre la pièce adaptée de l’œuvre. Le récit naturellement, violemment, habite la comédienne et nous percute comme sorti de ses tripes. C’est la fin de la guerre. Une femme attend son mari. Ne pouvant croire à sa mort dans les camps, elle cherche le moindre signe de son existence, prête à défier le destin. La sonnerie du téléphone, une conversation avec les premiers déportés revenus, tout est sujet à faire rejaillir son espoir et sa certitude. Pourtant il lui arrive aussi de le croire mort. Elle imagine alors où, quand , comment, sa vie s’éteint. Puis sa foi revient. Plus tenace encore, elle imprègne tout son être agité. Ce retour qui se fait désespérément attendre la plonge dans un quotidien où l’enfer de la guerre résonne comme un écho. Un jour, enfin, il revient. Méconnaissable. Ses traits cadavériques, son corps décharné n’ont plus grand chose d’humain mais il est là bien vivant, ayant vaincu l’inexprimable. Doucement, péniblement, il ressuscite, reprend forme humaine.
Le texte avec des mots vrais, crus, raconte ce cheminement de l’attente vers les retrouvailles. Un parcours empreint de douleur, où le retour apparaît à la fois comme une victoire inespérée mais aussi comme le choc entre deux êtres marqués qui ne pourront finalement plus vivre ensemble. Au centre de cette pièce, la figure féminine se dresse stoïquement. Même dans ses égarements et ses craintes, elle reste fière. La colère et l’envie de se battre l’habitent bien plus que le désespoir. Arlette Téphany crie ces paroles du plus profond de ses entrailles. Elle prête une voix chaude et rauque au texte qui s’anime d’une force inébranlable. Théâtre et réalité se confondent, s’entrechoquent pour lutter contre l’oubli.
La mise en scène de Julien Stéphany, épurée se concentre sur le personnage féminin, qui emplit l’espace de la scène. Celle-ci se dévoile petit à petit. A la toute fin, elle s’offre, libérée et magnifique, aux regards, pour crier le triomphe de cet homme face à l’horreur et le sien face à la douleur.
Anne Clausse - www.ruedutheatre.info - Le 22 novembre 2006
Arlette Téphany coupe au plus court vers la femme, le noyau humain, l’amande amère au cœur des choses… On dirait qu’elle cherche un oreiller où reposer sa nuque tandis que sa belle voix, si timbrée, si soyeuse, sonne encore dans l’intimité de nos nuits blanches.
Grâce au talent et, peut-être surtout, à la nature généreuse de la comédienne, on est emporté, mieux, touché.
Superbe. (***)
On souhaite que cet admirable moment soit repris dans le plus grand nombre de théâtres possible.
Interprétation sobre, juste, émouvante...
Les spectateurs sont bouleversés...
Un moment d’émotion pure.
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