Changement de sexe
Pièce de prime jeunesse, L'Illusion comique est, dans l'oeuvre de Corneille, l'une des pièces qui excitent le plus nos metteurs en scène. Comédie sur la perception du théâtre, elle fonctionne à double vis. D'une part, un père, qui recherche son fils, le retrouve grâce à l'aide d'un magicien et l'observe, sans comprendre que les images surgissant de la pénombre sont celles de répétitions théâtrales - d'où sa panique devant les événements : le fils n'est pas d'une morale rigoureuse et meurt assassiné. D'autre part, la pièce à laquelle participe le fils est une comédie en elle-même, une galerie de portraits cynique où les jeunes gens ont une féroce faim d'amour et de réussite. Corneille jongle en riant avec une construction en abyme puis dépeint d'un pinceau plutôt cruel une série de jeunes gens dans le roman qui se développe dans cette structure en escargot.
Les metteurs en scène courent difficilement les deux lièvres du mirage et de la psychologie à la fois. Giorgio Strehler et, plus récemment, Brigitte Jaques-Wajeman, avaient privilégié l'imagerie picaresque et l'ambiguïté de la perception. Ces derniers mois, Alain Bézu avait atténué les effets pour muscler les relations entre les personnages dans sa mise en scène à Rouen. Marion Bierry réussit à donner la même importance aux deux aspects. Seul, le magicien (Vincent Heden) avec un masque tenu au bout d'une tige relève du fantastique ; en plus, il chante parfois, et en anglais...
Le décalage vient surtout du fait que le père est... une mère. La pièce y prend une sensibilité différente, sans qu'elle en soit trahie. Il y a simplement quelque chose de plus pathétique, de plus passionnée dans la présence de cette femme, toujours aux aguets, jouée à la perfection par Christine Gagnieux.
Pour les autres personnages, le spectacle ne veut pas appuyer sur la tradition hispano-italienne des feuilletons tragi-comiques. On évoque d'un trait le ridicule du personnage sans céder aux attraits de la farce : Matamore, en short, est interprété sans cris ni roulements d'yeux par l'excellent Bernard Ballet. Stéphane Bierry, très bon Clindor, Elisabeth Vitali, Raphaëline Goupilleau, Daniel Besse et Arnaud Decarsin jouent des partitions complexes, aussi claires que souterraines. On nous a changé de sexe l'un des personnages principaux, mais rien ne se gâte dans cette légère transformation où le coeur de la pièce palpite encore plus vite.
Gilles Costaz
A petit espace grand spectacle
La manière dont Marion Bierry gère le tout petit espace dont elle dispose est merveilleuse d'intelligence. Tout est habileté, invention et grâce dans son spectacle, à commencer par le décor de Nicolas Sire, les lumières d'André Diot, et ses propres costumes inspirés d'un XVIIIe approximatif.
Elle parvient miraculeusement à créer l'illusion, l'illusion de la richesse, de l'espace, de la féerie, ce qui a un sens particulier s'agissant d'une oeuvre ou justement l'illusion est maîtresse, où se mêlent le vrai, le faux, la réalité, la fiction, la magie. Elle prend des distances charmantes et insolentes avec le texte, elle lui donne de l'air, de la liberté, de l'humour, elle ose des décalages malins. Elle laisse ses comédiens s'amuser, ils sont gais, ils en profitent. Tout cela est d'une fantaisie délicieuse.
Et Corneille ? Sûr qu'il est heureux, dans sa tombe. Il n'avait pas 30 ans lorsqu'il écrivit cette « galanterie extravagante ». Or c'est à l'esprit de cette extravagance qu'est fidèle Marion Bierry. L'Illusion comique est l'un des plus beaux hommages jamais rendus au théâtre, un acte de foi dans le théâtre. A sa façon, ce spectacle également.
Philippe Tesson
CORNEILLE a 30 ans lorsqu'il écrit « l'Illusion comique » et, visiblement, il cherche encore sa voie. Jusqu'ici, il s'est essayé à la comédie, à la tragi-comédie et à la tragédie. Mais, cette fois, il se libère et, n'écoutant que sa fantaisie, s'impose avec une oeuvre baroque, inclassable.
Un père fait appel à un magicien pour savoir ce que devient son fils Clindor. Et la magie opère. Le fils apparaît tour à tour en valet et grand seigneur. Puis meurt... pour renaître peu après. Le père comprend que son fils est devenu comédien. Cette incursion du théâtre dans le théâtre permet à Corneille d'aborder les genres les plus divers sans se soucier des règles. Le résultat n'est pas tout à fait concluant. L'oeuvre est quand même assez confuse. Mais elle fait illusion et l'auteur y affirme son indépendance. Dans un an, il s'affranchira de toutes les contraintes avec « le Cid ». On admirera la façon dont Marion Bierry a débarrassé « l'Illusion comique » de ses scories, resserré l'action et redonné vie aux personnages. Le vieux père est devenu une jeune mère éplorée, mais cela ne change rien à l'affaire. Les huit interprètes sont excellents et Vincent Heden a une bien jolie voix.
André Lafargue
Corneille et le désordre amoureux
Jeunesse, audace, magie du théâtre dans le théâtre, L’Illusion comique de Corneille cache plusieurs pièces dans son écrin. L’intrigue est subtile. Un parent part à la recherche d’un fils, enfui de la maison familiale. Il demande l’aide d’Alcandre, le magicien. Ce dernier lui fait entrevoir le jeune homme au service d’un extravagant. On le voit séduire Isabelle, courtiser sa suivante, aimer, trahir, tirer l’épée et mourir ! Mais un dernier coup de théâtre révèle l’envers du décor. Le jeune homme est comédien... Tout n’est qu’illusion. Fascinante célébration du théâtre que cette pièce que Corneille lui-même définissait d’« étrange monstre ». L’oeuvre est foisonnante, brillante ; en un mot, un casse-tête à mettre en scène. Giorgio Strehler en avait donné une version d’une beauté funèbre. Marion Bierry, qui a de l’esprit, ne tente pas de rivaliser avec le maestro italien sur le plan de la scénographie. C’est même miracle qu’elle ait pu donner à voir du mystère, de la magie, dans ce théâtre de poche. Mais l’astucieux décor de Nicolas Sire, qui englobe une partie de la salle, donne le change.
Marion Bierry a mis l’accent sur l’intrigue amoureuse qui court tout le long. Ces aînés immatures de la Camille d’Horace, du Cid, qui prennent des chats pour des tigres et des mouches pour des dragons, sont bien sympathiques. Ils sont interprétés avec une vivacité réjouissante : Élisabeth Vitali, Isabelle pleine de flamme, Stéphane Bierry, Clindor inconstant et sympathique malgré tout - il faut bien que jeunesse se passe, n’est-ce pas ? - et l’épatante Raphaëline Goupilleau dans le rôle déluré de la soubrette, sont les atouts du spectacle. Marion Bierry prend la liberté de transformer le rôle de père en celui de mère, ce qui lui permet de confier le personnage à Christine Gagnieux dont la voix, belle, envoûtante, autorise tous les tours de passe-passe. Au final, une soirée réussie qui permettra aux adolescents de découvrir une autre facette de l’auteur du Cid.
Marion Thebaud
Il faut sauver Corneille
Marion Bierry a monté l'ambiguë comédie sur un rythme de commedia dell'arte.
Et la mélancolie sournoise de la pièce ressort bien mieux sous la gaieté du jeu, l'entrain des comédiens virevoltant dans le charmant écrin de théâtre imaginé pour eux par le scénographe Nicolas Sire. Retrouverait-on enfin le goût de remonter Corneille ?
Fabienne Pascaud
Un enchantement
Ces neuf dynamiques jeunes gens réunis autour de Marion Bierry nous avaient jusqu'alors plutôt donné l'occasion de les applaudir dans des comédies contemporaines, raflant des Molières à foison au passage. Avec le pas-encore vieux Corneille, ils retournent aux sources mêmes de la comédie : puisque cette année-la, en 1636, a 30 ans, décidément très en forme, l'auteur devait non seulement mettre le feu aux planches du Théâtre du Marais avec son Cid, mais écrire ce chef-d'oeuvre déjanté pour l'époque du théâtre sur le théâtre. Le succès de l'entreprise est aujourd'hui d'autant plus plaisant à saluer que la pièce passe sans dommage des grands espaces où on la vit d'ordinaire représentée, l'Odéon, la Comédie-Française ou Nanterre, à l'une des plus petites salles de Paris.
Voilà donc une maman (Christine Gagnieux) partie à la recherche de son fils en étrange pays. Le jeune homme a depuis longtemps quitté une famille trop sévère, non sans lui barboter pour la route quelques louis. Si Madame Mère répond au nom bizarre de Pridamant, c'est que, dans le texte d'origine, il s'agissait du papa. Mais le choix de Marion Bierry s'avère au fil de l’action judicieux en ce qu'il humanise le rôle. Le rejeton, c'est Clindor (Stephane Bierry) : des blases à coucher dehors, comme il était de mode alors dans les salons branchés de l'hôtel de Rambouillet.
Pour rattraper le fugueur, l'ami qui la guide l'amène chez le redoutable magicien Alcandre (Vincent Heden), le « Maître des illusions », qui vit dans une grotte où l'on aura reconnu le lieu théâtral par excellence. Alcandre fait surgir pour la dame inquiète son Clindor en superbe équipage, devenu le bras droit d'un autre terrible personnage, plus fort en gueule qu'en coups d'épée, l'épouvantable Matamore (Bernard Ballet). Tout le sel de la mésaventure étant, depuis quatre cents ans, que les pompeux fantômes vêtus d'oripeaux clinquants qui déclament leurs imprécations scandent d'authentiques alexandrins cornéliens rédigés par Corneille :
« Quoi ! Monsieur, vous rêvez ! et cette âme hautaine / Apres tant de beaux faits semble être encore en peine. / N'êtes-vous point lassé d'abattre des guerriers / Et vous faut-il encore quelques nouveaux lauriers ?... »
L'intrigue, échevelée, fait des noeuds en cascade. Matamore, qui pour les femmes se croit un doux péril, s'imagine éperdument aimé par la délicieuse Isabelle (Elisabeth Vitali), qui n'a d'yeux en réalité que pour Clindor. Le père d'icelle, Géronte (Daniel Besse), en conçoit une colère meurtrière qui désarme bientôt les rodomontades du vantard. La situation s'emmêle encore un peu plus avec la déclaration de la servante Lyse (Raphaëline Goupilleau) au jeune homme : s'en voyant dédaignée, elle médite une vengeance atroce. Madame Pridamant, qui ne se sait toujours pas au théâtre, s'affole de voir son fils en danger. Cependant Géronte a choisi pour Isabelle un autre époux que Clindor, Adrarite (Arnaud Decarsin), qui provoque le héros en duel. Matamore s'enfuit au lieu de soutenir son second. Mort de Clindor. Désespoir de la mère en alexandrins pathétiques. La prenant en pitié, le magicien démonte ses enchantements : c'est Adraste qui a été tue dans le combat. Son rival n'est qu'en prison, d'où il s'évade grâce à ses amoureuses. Rideau. Bravis. On partage la recette. Saluts au public. Pardons de Madame Mère de s'être laisse jouer par tous. Pour nous, salut les artistes. On s'est bien amusé de l'énorme pastiche qui pourrait être tout à fait désuet sans leur verve et leur chaleur humaine.
Bernard Thomas
© Claire Besse
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