(…) Un autre beau rôle de femme, celui de Filumena Marturano dans la pièce d’Eduardo Filippo, rebaptisée quand elle fut portée à l’écran en 1964 par Vittorio De Sica « Mariage à l’italienne ».
Filumena est une ancienne prostituée napolitaine, rangée depuis longtemps. Très exactement depuis qu’elle s’est mise en ménage voici 25 ans avec un fils de famille. Mais si elle n’avait été à l’article de la mort, jamais Domenico Soriano n’en eût fait sa femme.
Tout autre qu’Eduardo De Filippo eût montré Filumena contrefaisant la moribonde comme Volpone. Or, dès le début, il révèle que Domenico n’aura aucun mal à prouver que le mariage lui a été extorqué par ruse et à le faire annuler. C’est alors que Filumena accède à la grandeur : en renonçant à cette officialisation qui eût vengé ses humiliations d’antan, en assumant son passé.
Dans le film, c’est Marcello Mastroiannni et Sophia Loren qui incarnent Domenico et Filumena. Pourquoi De Sica n’a-t’il pas préféré Anna Magnani, qui eût été cent fois plus drôle et touchante ? Chi lo sa ? De ce regret, le spectacle de Gloria Paris nous console, car Christine Gagnieux est de la race de Magnani : royale et plébéienne. Face à elle, Alian Liblot, unanimement applaudi l’an dernier dans La Version de Browning, de Terence Rattigan, égale Mastroianni. A leurs côtés, des comparses fort adroits… Le spectacle euphorise la salle.
Jacques Nerson
Une jolie tranche napolitaine
Nous avions gardé un très vif souvenir de l'excellente version de Filumena Marturano, le chef-d'œuvre d'Eduardo de Filippo, présentée en 1992 dans la mise en scène de Marcel Maréchal avec Françoise Fabian, qu'on aurait dite faite pour le rôle. Depuis lors nous n'avions jamais revu la pièce, et c'est un vrai plaisir de la redécouvrir aujourd'hui à l'Athenée. Elle a garde intactes sa fraîcheur, l'allégresse de son mouvement, sa drôlerie, sa très grande sincérité et surtout cette tendresse, cette touchante humanité propres à Filippo. C'est plus sensible ici que dans n'importe quelle autre de ses oeuvres, sans doute parce qu'elle traite d'un problème qui le concernait directement : la filiation illégitime. La traduction de Fabrice Melquiot donne de surcroît à l'oeuvre une nouvelle jeunesse, elle l'allège sans jamais en transgresser l'esprit. Son ascendance italienne rend visiblement très proche Melquiot de Filippo.
C'est une surprise.
Filumena Marturano est une sorte de farce dramatique, très emblématique de la culture napolitaine. Au centre de l'oeuvre, une figure de femme exceptionnelle, forte, altière, une louve superbe, qui oppose ses lois personnelles à la loi du monde et qui n'accepte de s'aliéner à l'homme égoïste et lâche qu'elle aime que pour protéger les trois enfants naturels qu'elle lui cache. L’un d'eux toutefois est le fils de cet homme. Elle le lui avouera longtemps après sans lui préciser lequel, créant chez lui un trouble où se mêlent le rejet et le désir de paternité. Les éléments de la tragédie sont là. Son originalité est dans la truculence de son traitement, s'agissant a la fois des situations et du langage. Naples oblige.
Le tragique et le truculent sont bien présents et parfaitement exprimés et gérés dans la mise en scène précise et attentive de Gloria Paris. On regrette toutefois infiniment que celle-ci y ait ajouté, peut-être au nom d'une tradition napolitaine qui nous échappe, plus sûrement au nom de ses fantasmes, une composante de pitrerie gnangnan mais totalement superflue et à la longue gênante, empruntée au mime, et qu'elle impose aux acteurs dans leur gestuelle. Encore un abus de pouvoir.
Le talent de ceux-ci se suffirait pourtant à lui-même. Christine Gagneux est très convaincante, napolitaine à souhait, sensuelle et profonde, fière et passionnée. Alain Libolt, qui est en passe de devenir l'acteur à la mode et qu'on avait tant aimé récemment dans la Version de Browning, fait ici une composition remarquable d'intelligence et de drôlerie, assez peu filippienne peut-être, mais superbe. IL arrive qu'on ne l'entende pas toujours très bien,mais quel régal quand même ! ils sont gentiment entourés. Mention spéciale pour deux jeunes comédiens : Thibault Vinçon et Sabrina Kouroughli.
Philippe Tesson
Farce et tragique dans un couple napolitain.
Domenico Soriano, un chef d'entreprise de Naples, a retiré d'une maison de plaisir une prostituée, Filumena Marturano ; il l'a installée dans un studio, puis chez lui. Vingt-cinq ans de vie commune, au cours de laquelle Domenico mène sa vie de son côté, tandis que Filumena tient la maison, gère le personnel et ronge son frein.
Quand commence la pièce, les choses s'assombrissent : Domenico a décidé d'épouser Diana, une jeune infirmière. Filumena feint d'être très gravement malade, tant et si bien qu'à contre-coeur Domenico consent au mariage. Sitôt mariée, Filumena est debout, bon pied bon oeil, devant un Domenico fou de rage, et voici mieux : elle lui annonce qu'elle a trois fils, qui vont venir vivre chez leur maman, et qu'un seul est de lui. Lequel ? demande Domenico. Je ne te le dirai jamais, répond Filumena. Domenico n'en dort plus.
Cette pièce d'Eduardo de Filippo a deux faces. L'une, c'est un récit de société, pas drôle du tout. L'autre, c'est une comédie à la napolitaine, presque une farce. Une oeuvre double, qu'il faut monter et jouer sur le fil du rasoir.
Filumena, elle, est plutôt sombre, elle a eu une vie tragique, c'est par nécessité qu'elle crée des situations burlesques. Christine Gagnieux interprète cela avec une belle énergie, un allant émouvant, ce qui n'était pas si facile car elle ne doit pas empiéter sur la bouffonnerie de la comédie au second degré. Rosalia (Evelyne Istria), sa femme de confiance, qui a connu Filumena enfant, dans la misère, est du même sérieux.
La seconde face de la pièce est une facétie : il n'est pas possible d'être touché par les ennuis de Domenico, égoïste, privilégié. Alain Libolt joue un homme qui ne sait sur quel pied danser, un méchant un peu inerte, pris à son propre piège, et en cela l'acteur est excellent. Les autres rôles, en particulier les trois garçons, Kamel Isker, Bruno Fleury, Thibault Vinçon, sont justes et calmes.
L'excellence des acteurs est d'évidence l'oeuvre de la mise en scène de Gloria Paris, qui a su distribuer en finesse les noirs et les roses de cette tragi-comédie.
Michel Cournot
« Bien sûr nous eûmes des orages... »
C’est l’histoire d’une fille repentie qui depuis 25 ans vit en concubinage avec l’un des plus riches bourgeois de Naples, et qui a dû feindre d’être à la dernière extrémité pour enfin se faire épouser … ça ne vous rappelle rien ? si, c’est bien le scénario de « Mariage à l’italienne » que Sophia Loren et Marcello Mastroianni ont tourné en 1964 sous la direction de Vittorio De Sica. Il n’y a pas à tortiller, la pièce de Filippo, écrite 18 ans auparavant, est bien supérieure au film. Moins mélo. Surtout dans la traduction pleine de saveur de Fabrice Melquiot et la mise en scène énergique de gloria Paris, qui ménagent la couleur locale et le caractère populaire de la comédie napolitaine, sans verser dans le folklore pour autant. Il fallait en outre dégoter des acteurs de force à jouer Filumena et Domenico, et ça ne court pas les rues. Christine Gagnieux et Alain Libolt, tous deux souverains, réussissent à insinuer la sublimité de la tragédie dans les scènes de ménage les plus triviales. À leurs côtés, des partenaires comme Evelyne Istria, Pierre Ascaride, Daniel Tarrare ou Sabrina Kouroughli, qui donnent beaucoup de relief aux rôles secondaires. Deux heures de jubilation sans discontinuité.
Jacques Nerson
Vingt-cinq ans que Filumena a lâché le putanat pour se mettre en ménage avec l'honorable Domenico Soriano, vingt-cinq ans qu'elle lui est fidèle. Peut-il en dire autant ? Fichtre, non! Néanmoins, jusqu'à ce qu'elle soit à l'agonie, il s'est refusé à l'épouser. C'est de la comédie d'Eduardo De Filippo que Vittorio De Sica a tiré Ménage à l'italienne en 1964. C'est l'une des meilleures versions qu'on ait vues, grâce à la pétulance de I'adaptation de Fabrice Melquiot et de la mise en scène de Gloria Paris. Et surtout aux interprètes: Alain Libolt et Christine Gagnieux, dont la majesté naturelle évoque plus encore Anna Magnani dans le Carrosse d'or que Sophia Loren dans Ménage à I'italienne. On passe du rire aux larmes et vice-versa, on est saisi d'émotion du début à la fin, on est au théâtre.
Filumena est un symbole de«l'italianité» féminine; c'est une forte femme qui sans répit s'est battue dans l'ombre pour la sécurité des enfants que Dieu lui a donné sans qu'elle les ait demandés. Pour faire endosser à son compagnon la paternité de ses garçons et lui permettre de les reconnaître enfin publiquement, tous les subterfuges sont bons, même la simulation de la mort pour se faire épouser in extremis.
La mise en scène un peu trop empesée n'a pas la fluidité et l'humour attendus de cette comédie napolitaine, mais elle bénéficie de la belle nature de Christine Gagnieux qui de bout en bout porte le spectacle avec une formidable énergie. Sabrina Kouroughli confirme ici un vrai grand talent dans sa composition très originale de petite bonne.
Corinne Denailles
© Pascal SAUTELET
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